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Les défis et les déchirements du multilinguisme

Il est temps que le Québec valorise ma langue et ma culture.

ILLUSTRATION: Fanny Lord-Bourcier @car.touche

Récemment, j’étais en train de discuter avec un ami asiatique de notre aisance à utiliser nos langues asiatiques respectives. 

Nous étions tous.tes les deux découragé.e.s par le fait que notre habileté à les utiliser n’est pas aussi bonne qu’on le souhaiterait. Avec un humour noir, il m’a déclaré, « Je dis toujours que ma famille et moi, nous parlons mieux nos langues coloniales que nos langues maternelles… », suivi d’un rire jaune. Je lui ai répondu avec un rire tout aussi jaune, « Ouais, c’est une situation de merde pour nous tous.tes… »

Prioriser le français à tout prix

Cette fâcheuse réalité m’a hantée toute ma vie. Dès mon jeune âge, ma famille, avec qui je parle shanghaïen, a décidé de ne pas prioriser ma maîtrise des langues chinoises, car à l’époque, elle croyait que ce n’était pas très utile dans la société québécoise. Ce message a été renforcé à l’école quand on m’a envoyée en cours de francisation obligatoire dès la maternelle, car je ne parlais pas le français. 

Lorsque le reste de ma classe était en cours, moi et un autre élève chinois de mon quartier passions notre temps dans un local déprimant aux murs jaunes avec une femme blanche québécoise âgée qui nous apprenait le français. Elle portait de grosses lunettes carrées noires qui me faisaient peur et nous faisait lire des cartons qui contenaient des images et les mots français correspondants. À cet âge, je ne comprenais pas pourquoi on était isolé.e.s de tout le monde. Personne ne me l’avait expliqué. Je voulais alors en finir avec ces sessions le plus rapidement possible. 

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J’ai été plus chanceuse que mon camarade en francisation. Ayant été une personne qui a toujours eu des aptitudes pour les langues, on m’a dispensée de sessions de francisation après seulement deux ans. J’ai pu réintégrer le reste de ma classe et suivre un cheminement scolaire normal. Mon camarade, lui, qui n’a pas la tête aux langues et qui a fini par faire carrière dans un domaine technique, a eu beaucoup plus de difficultés à apprendre le français. En sixième année, il devait toujours travailler avec une orthophoniste pour améliorer son français. 

Durant le reste de mon parcours scolaire obligatoire, la priorité accordée au français est restée constante. Le personnel de l’école a insisté sur l’importance du français au détriment de toutes les autres langues. Un sous-entendu comme quoi on avait seulement besoin de maîtriser le français pour vivre au Québec planait dans l’air. On me l’a fait comprendre sans l’ombre d’un doute lorsque des adultes me criaient « On parle français! » lorsqu’iels voyaient que je communiquais dans une autre langue. Ce genre d’attitude m’a complètement aliéné de la langue française, car je ne supportais pas l’idée que le français allait coloniser ma langue maternelle. 

J’obtenais de bonnes notes dans mes cours de français obligatoires parce que je m’y sentais forcée par les enseignant.e.s. Je n’avais aucun intérêt pour les lectures obligatoires de Victor Hugo et Claude-Henri Grignon — que je lisais juste pour réussir mes examens, tout en grognant et en me plaignant à qui voulait l’entendre.  

Essayer d’apprendre avec aucun soutien institutionnel

Durant mes temps libres, j’essayais de faire ce que je pouvais pour apprendre à lire et à écrire le chinois. Je voulais vraiment réussir, même si les matériels en chinois étaient difficiles à obtenir. Pour ce faire, j’écoutais des séries que ma famille élargie m’envoyait de Shanghai quand je le pouvais. Je regardais aussi n’importe quelle émission qui passait à la Télévision centrale de Chine lorsque j’étais chez mes grands-parents, même celles avec du contenu qui ne m’intéressait pas. C’était les sous-titres de la chaîne qui m’intéressaient et que j’essayais de lire. Quel genre de personne n’est même pas capable de lire dans sa langue maternelle? C’est ridicule!, pensais-je. Ma honte immense à me trouver dans cette situation m’a poussée à faire tous les efforts que je pouvais pour réussir. 

Arrivée à l’âge adulte, j’ai appris à lire et à écrire assez bien pour écrire des textos en mandarin, mais pas assez bien pour rédiger des articles. Pour me préparer à une carrière de journaliste où le multilinguisme est un sérieux atout, j’ai alors décidé de suivre des cours de mandarin de perfectionnement pour améliorer mon vocabulaire et ma grammaire. Lorsque je me suis inscrite au cours, le responsable m’a fait passer un test pour déterminer mon niveau de langue. « Ton niveau de langue te place dans le cours de débutant.e.s », m’a-t-il affirmé après avoir examiné mes résultats. Il allait me placer dans le cours avec des élèves non chinois qui ne parlaient pas un mot de mandarin! Je n’en revenais pas. « Monsieur, je suis sûre que vous avez fait une grosse erreur! Je suis Chinoise, je parle la langue, je veux juste m’améliorer, je ne pars pas de zéro quand même! », essayais-je d’argumenter, paniquée. 

Il m’a alors tranquillement expliqué qu’il avait rencontré beaucoup de personnes dans cette situation linguistique. J’étais une personne qui parlait, selon lui, « une langue d’héritage ». Ce concept désigne une langue apprise dans le milieu familial dès la petite enfance dans un contexte où une langue dominante est parlée à l’extérieur de la maison. Puisqu’il y a peu d’opportunités dans la société pour soutenir le développement linguistique de cette langue d’héritage, il est difficile de développer des habiletés élevées dans celle-ci. 

C’était exactement ce qui s’était produit dans mon cas quand on m’a privée de cours de langues chinoises de qualité et d’opportunités de perfectionnement dans ces langues, parce que la maîtrise du français était jugée plus importante. « Tu n’as pas un bon vocabulaire riche et ton niveau de compréhension des règles de grammaire est faible », a poursuivi le responsable du cours. « Le mandarin est une langue très complexe, donc c’est difficile d’obtenir un niveau élevé dans cette langue si tu n’es pas allée à l’école pour ça. » 

Cette nouvelle m’a complètement bouleversée. J’avais l’impression à cet instant-là d’avoir perdu mon identité. Cette expérience avait ravivé des fardeaux que j’ai traînés toute ma vie. C’est ma faute! Je n’ai pas assez bien résisté à la suprématie coloniale du français et voilà, je me retrouve dans un cours de débutant dans ma propre langue, quelle honte! pensais-je. 

Protéger les intérêts de la majorité francophone…aux dépens des intérêts des autres

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme de 1963 à 1969 a été opposée par plusieurs groupes ethnoculturels au Canada. Ces groupes rejetaient l’hypothèse du Canada en tant que pays biculturel et affirment que cette hypothèse ne prenait pas en considération leurs contributions au pays. Suite à ces pressions, la Commission a alors reconnu que le pays est multiculturel et que les Canadien.ne.s proviennent de milieux culturels très variés et que cette diversité culturelle est une partie intrinsèque du pays. Le pays s’est doté alors d’un Ministère du multiculturalisme en 1973, mandat qui relève aujourd’hui du Ministère du Patrimoine canadien.

C’est suite à cette commission qu’en 1988, le gouvernement canadien a adopté la Loi sur le multiculturalisme canadien. Cette loi oblige légalement le gouvernement fédéral à promouvoir et à maintenir une société diverse. Elle affirme « que les personnes appartenant à une minorité ethnique, religieuse ou linguistique ne peuvent être privées du droit […] d’employer leur propre langue. » Cette loi oblige le gouvernement fédéral « à maintenir et valoriser [le statut] d’autres langues » que les deux langues officielles et à « faciliter l’acquisition et la rétention de connaissances linguistiques dans chacune des langues qui contribuent au patrimoine multiculturel du Canada, ainsi que l’utilisation de ces langues ». Le Québec s’est opposé à la loi sur le multiculturalisme canadien, affirmant que cette loi minerait l’importance des contributions française et anglaise au pays. 

Le Québec n’a jamais accepté de signer la Constitution de 1982 et la Charte canadienne des droits et libertés, qui intègrent d’ailleurs le multiculturalisme à l’article 27 de la Charte. En effet, la province a décidé d’adopter sa propre Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Cette loi passe avant toutes les autres lois qui affectent le Québec. Cette situation fait qu’au Québec, les enjeux des langues outre que le français ne sont pas priorisés. 

La loi 101 passée en 1977 déclare que le français est la seule langue officielle du Québec et oblige toute personne immigrante arrivée au Québec à aller à l’école en français. Cette politique est toujours en vigueur même s’il a été déterminé en 2017 que 15 % des personnes résidant au Québec ont une langue maternelle autre que le français ou l’anglais. Il a été démontré que le taux de décrochage scolaire des élèves issus de l’immigration, qui sont majoritairement éduqué.e.s dans le système scolaire public francophone, est élevé. 45.3% des élèves né.e.s à l’étranger et 29.8% des élèves né.e.s au Québec avec au moins un parent né.e à l’étranger n’obtiennent pas de diplôme d’études secondaires. Ceux et celles qui n’ont pas le français comme langue maternelle et qui sont arrivé.e.s au Québec durant leur scolarité secondaire sont particulièrement à risque. 

Le gouvernement n’en fait pas assez

Interrogé à ce sujet par The Rover, le Ministère de l’Éducation a affirmé par courriel qu’il offrait des allocations financières aux centres de services scolaires (CSS), dont une partie sert à financer des cours de langues d’origine pour les élèves nouvellement arrivés au Québec, qui ont déjà amorcé leur éducation dans leurs langues maternelles qui ne sont ni le français, ni l’anglais par le biais du Programme d’enseignement des langues d’origine (PELO), qui existe depuis 1978. 

« Cet appui vise en outre à réduire la surcharge cognitive et à soutenir les transferts de connaissances et d’habiletés vers la langue cible », peut-on lire dans le guide de soutien aux milieux scolaires 2024-2025 du Ministère. « De plus, le fait de reconnaître les expériences linguistiques des élèves comme des ressources dont ils disposent pour apprendre favorise leur intégration de manière générale. » Le Ministère reconnaît qu’offrir des cours dans ces langues peut permettre aux élèves de « bénéficier des avantages cognitifs du bilinguisme » et que cela « contribue également à la reconnaissance du bagage linguistique et identitaire des élèves. » Les langues enseignées, le contenu et le temps alloué à ces langues sont laissés à la discrétion des CSS. 

Durant l’année scolaire 2023-2024, les langues offertes étaient l’italien, l’hébreu, l’arabe, l’espagnol et le créole. Cela signifie qu’en tant que Chinoise née à Montréal, qui a comme langues maternelles le shanghaïen et le mandarin, je n’aurais pas pu bénéficier de ce programme. Mes ami.e.s qui ont immigré au Québec avant de commencer la maternelle et ceux et celles qui sont des immigrant.e.s de troisième génération ou plus n’auraient, eux et elles aussi, pas pu en profiter. 

Aux yeux du gouvernement, les élèves issu.e.s de communautés culturelles qui sont né.e.s au Québec ou qui y ont déménagé très jeunes n’ont pas besoin de ces services, même si le Ministère reconnaît «la persistance de problèmes de réussite scolaire chez certains élèves issus de l’immigration, notamment en raison de leur appartenance ou de leur identification à des communautés sujettes à la stigmatisation et à la marginalisation, qu’ils soient nés ou non au Québec» et que «la valorisation des cultures et des langues d’origine est un levier qu’il est pertinent de développer» pour contrer ce problème. 

Le Ministère offre aussi à la disposition des CSS du financement pour l’organisation d’activités valorisant les langues maternelles et de bibliothèques interculturelles mobiles qui contiennent des livres multilingues. Cependant, plusieurs de leurs suggestions reposent sur le travail des élèves et de leurs familles qui parlent ces langues. 

Comme exemple, Le Ministère suggère la participation de parents non francophones dans la création de matériel pédagogique dans les langues maternelles et l’animation d’activités multilingues auprès de la classe. Cette suggestion n’est pas réaliste pour beaucoup de parents immigrant.e.s qui doivent passer beaucoup de temps à travailler pour subvenir aux besoins de leurs familles. Il a été démontré que ces parents ont des revenus plus faibles que les parents non-immigrant.e.s et sont plus susceptibles d’être surqualifié.e.s pour leur emploi actuel.

Le Ministère reconnaît également les cours de langues offerts par des organismes communautaires reconnus par l’entremise du programme de formation en langue et culture (FLC), mais n’offre aucun financement pour ce programme. Ces organismes doivent offrir plus de 100 heures de cours par année, soumettre un bilan annuel, veiller à la qualité de ces programmes et répondre à toute demande d’information du gouvernement pour participer à ce programme. 

En 2022, des organismes offrant des cours de polonais, de russe, d’allemand, d’italien, de grec, de coréen et de langues chinoises ont participé à ce programme. Les élèves ayant suivi des cours dans ces organismes peuvent recevoir des unités qui comptent pour leur bulletin du 4e et 5e secondaire. Par contre, il est impossible de maîtriser une langue en deux ans avec 100 heures de cours par année. Selon le Foreign Language Institute, ça prend au moins 575 heures de cours pour parler couramment une langue – beaucoup plus si on veut la maîtriser parfaitement.

Il est clair que le gouvernement québécois ne valorise pas les langues d’héritage. Même si diverses communautés ont mis en place des initiatives pour promouvoir ces langues ont été mises en place au Québec — telles que l’Institut Legados pour la communauté hispanophone, l’École chinoise de Montréal pour la communauté chinoise qui parle le mandarin et divers lieux de cultes qui servent des communautés immigrantes — le système d’éducation n’en fait pas une priorité. Et ce, même si des recherches et des leaders des communautés culturelles affirment que la maîtrise de ces langues est centrale pour l’identité des personnes issues de communautés culturelles. Cela requiert les communautés culturelles d’éduquer les jeunes dans ces langues durant leurs temps libres en dehors de l’école à leurs propres frais, créant de la pression supplémentaire et des pressions financières. 

Mon souhait: vivre pleinement dans mon identité

C’est pour cette raison que j’ai été outrée par plusieurs manchettes parlant de la «folklorisation» du français. Ces articles affirment que les efforts de réconciliation avec les peuples autochtones et l’immigration vont réduire le français à une langue qui n’est que parlée dans la sphère privée et non dans la sphère publique et l’éducation. 

En tant que femme shanghaïenne qui m’est battue toute ma vie pour maîtriser le shanghaïen et le mandarin sans aucune aide des institutions publiques de la société québécoise, je ne peux m’empêcher de penser que ce sont mes langues à moi qui ont été folklorisées depuis toujours par ceux et celles qui prônent de tels narratifs. Il est extrêmement ironique pour moi que le genre de personnes qui se plaignent de la folklorisation du français ait contribué activement à la folklorisation de ma langue avec des politiques telles que la loi 101 et la loi 96 et le manque de financement et de soutien des programmes d’éducation de langues d’héritage. 

Je refuse de croire que ma langue et mon identité sont moins importantes et valent moins que ceux de la majorité francophone. Je refuse de croire qu’il m’est impossible de maîtriser parfaitement ma langue et de maîtriser parfaitement le français et de maîtriser parfaitement d’autres langues. Je crois fermement que le multilinguisme et le multiculturalisme sont un atout, et non une menace, pour la société. Je refuse de laisser les instances de pouvoir m’imposer une identité qui n’est pas la mienne. 

Dans un monde de plus en plus mondialisé où des liens transnationaux sont tissés, je crois fermement que tout le monde a le droit de vivre pleinement dans son identité, sa langue et sa culture autant dans la sphère privée que dans la sphère publique. Il est grand temps que la société et les institutions publiques québécoises nous donnent le soutien et le financement nécessaire pour vivre de cette manière. 

Author
Diamond est une journaliste indépendante qui couvre des enjeux contemporains sociaux et environnementaux. Basée à Montréal/Tiohtià:ke, elle vise à porter voix dans la sphère publique aux histoires invisibilisées et aux perspectives marginalisées. La plupart de son travail porte sur les thèmes de l’intersectionnalité, de la diaspora, du développement durable et de la justice sociale. Ses articles ont été publiés dans plusieurs médias tels que Le Devoir, La Converse, Pivot Québec, Toronto Star, Washington Post et CBC.
Vous pouvez trouver encore plus de son travail à diamondyao.com et la suivre sur Bluesky à @graceofyul.bsky.social
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