Au Nunavik, la violence policière s’aggrave
Suite à la fusillade mortelle de Salluit, les communautés de tout le Nunavik sont révoltées par la violence policière persistante et exigent une vraie reddition de comptes de la part des organismes de surveillance de la police.

Illustration: Courtney Papigatuk
Cet article à été traduit par Géraud Le Carduner.
Jeannie May sortait d’une réunion lorsqu’elle a vu une vidéo de la fusillade de Salluit.
Cette vidéo lui a rappelé le violent incident dont elle avait été victime lors d’une intervention policière quelques années plus tôt. Visionner cette brutalité sur son téléphone, c’était replonger dans celle qu’elle avait vécue.
Tournée le 4 novembre, la vidéo montre un agent ouvrant le feu sur les jumeaux Joshua et Garnet Papigatuk, abattant le premier et blessant grièvement le deuxième. Elle a été visionnée plus d’un million de fois et a indigné tout le Nunavik. À la vue d’un agent tirant deux coups vers les jumeaux, Jeannie May a arrêté de respirer.
La tête dans un étau, elle est rentrée chez elle pour vomir.
Un soir de 2017 à Kuujjuaq, Jeannie était à la maison après une sortie avec Remi, son compagnon de l’époque. Tous deux avaient bu quelques verres, mais lui était particulièrement saoul.
« Il était très agité, il donnait des coups de poing dans les murs, il marchait sans cesse dans les couloirs en respirant fort. J’avais vraiment peur », raconte-t-elle.
Son compagnon perdait le contrôle de temps à autre, mais elle arrivait généralement à maîtriser la situation. Pas cette fois. Craignant pour sa sécurité et pour celles de ses enfants, qui dormaient, Jeannie a appelé la police pour que des agents emmènent Remi hors de chez elle. Une fois arrivés, ceux-ci ont déclaré que Remi semblait calme et en possession de ses moyens; ils ont refusé de le faire sortir, affirmant que Jeannie n’était pas en danger.
« Je me suis vraiment fâchée. Je me suis levée du sofa, [Remi] était à cinq-sept pieds de moi. Je l’ai pointé du doigt et lui ai dit de décrisser de chez moi, » relate Jeannie May.
Voyant cela, l’agent a agrippé le doigt de Jeannie, lui a tordu le bras et lui a écrasé le visage sur la table du salon. Le genou dans son dos, il lui a passé les menottes et l’a arrêtée. Jeannie May avait le nez brisé, une dent de devant aussi.
« Quand il m’a remise debout, j’étais totalement désorientée, sous le choc, je n’avais aucune crisse d’idée de ce qui se passait », raconte Jeannie. L’agent ne lui a même pas donné le temps de mettre un manteau ou des bottes avant de la faire sortir; cette nuit de décembre, il faisait -35 °C. « Quand j’ai marché sur le grillage métallique [de l’escalier], mon pied chaud est resté collé, et ça m’a arraché la peau. »
Après avoir vu la vidéo de la fusillade à Salluit, Jeannie a décidé de parler de son expérience et, surtout, d’aider d’autres habitants du Nunavik à surmonter les séquelles de la violence policière.
La population de ces communautés du Nord-du-Québec est frustrée par la violence policière et par l’absence de changements dans le système, malgré la fréquence de ce genre de tragédie. Sur Facebook, Jeannie a publié un message invitant les gens à communiquer avec elle s’ils ont besoin d’aide pour porter plainte contre un agent.
« Je trouve que la brutalité policière envers les citoyens est en forte hausse, elle est hors de contrôle. Nous devons nous réapproprier la justice. Le système ne fonctionne pas, ce n’est pas notre système », déclare Jeannie.
L’épidémie de violence policière au Nunavik

Courtney Papigatuk
Tout comme Jeannie, nombre d’habitants des 14 villages inuits du Nunavik ont été ébranlés par la fusillade à Salluit.
On ne connaît pas le déroulement précis de l’incident. Ce qu’on sait, c’est qu’au petit matin du 4 novembre, la police a reçu un appel au 911 à propos d’une personne conduisant en état d’ivresse. Lorsque les deux agents sont arrivés sur les lieux, la personne se disputait avec les jumeaux.
Un des agents a alors utilisé un pistolet à impulsion électrique et du poivre de cayenne, puis a dégainé son pistolet et fait feu.
La communauté de Salluit s’est immédiatement mobilisée en organisant des manifestations et des vigiles afin de demander justice pour les jumeaux. Une collecte de fonds GoFundMe pour la famille Papigatuk a recueilli plus de 30 400 $ en moins de deux jours. Le 11 novembre, des centaines de personnes venant de villages des quatre coins du Nunavik se sont rassemblées. Pour pleurer ensemble la tragédie de Salluit, et pour exiger transparence et justice dans le cadre de l’enquête.
Courtney Papigatuk, une artiste à la pige vivant à Montréal, est une cousine de Joshua et Garnet. Tout Salluit est sous le choc, dit-elle. Elle a peur et ne se sent pas en sécurité, surtout en présence de policiers. Cette crainte, qu’elle ressent depuis toujours, est maintenant décuplée.
« Je pense qu’au Nunavik, les événements de vie et de famille tragiques, c’est un peu la norme, c’est vraiment étrange que ça soit si normalisé, confie-t-elle. On était bouleversés et endeuillés, et maintenant c’est un mélange de peine et de rage, car [ces événements] continuent de se produire. »
Dans la foulée du mouvement communautaire né au Nunavik, Courtney Papigatuk planifie une manifestation à Montréal le 30 novembre, de 13 h à 17 h, près du poste de quartier 12, à Westmount. L’événement vise à demander justice pour les jumeaux et à faire parler de la violence policière au Nunavik. Depuis qu’elle a commencé à promouvoir la manifestation, elle a reçu énormément de soutien et d’engagements.
Selon une enquête publiée par la CBC en 2020, le Nunavik a été le théâtre de 17 décès impliquant la police entre 2000 et 2018. Cela représente 30 fois plus de décès de ce genre par habitant qu’en Ontario, et autant qu’au Nunavut.
Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), l’organisme québécois de surveillance de la police, a ouvert une enquête sur l’incident et envoyé cinq enquêteurs à Salluit. En parallèle, la Sûreté du Québec mène sa propre enquête. En moyenne, les enquêtes du BEI s’étalent sur six mois, durant lesquels les enquêteurs recueillent tous les faits pour reconstituer l’événement. Mais le BEI ne décide pas de la suite des choses.
« Nous menons nos enquêtes de façon impartiale, mais ce n’est pas nous qui imposons des sanctions aux forces policières, » explique Jérémie Comtois, conseiller aux communications du BEI. « Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) analyse notre enquête et détermine s’il faut porter des accusations à l’endroit des agents de police. »
Depuis 2016, le BEI a lancé 36 enquêtes sur le service de police du Nunavik (un chiffre qui comprend celles portant sur son prédécesseur, Kativik Police Services). Aucune n’a mené à des accusations.
Courtney Papigatuk explique que les policiers sont souvent « très jeunes, inexpérimentés et indifférents; parfois, les policiers qui ne sont pas assez bons [pour travailler à Montréal] sont envoyés dans les communautés du Nunavik. Alors on reçoit les mauvais éléments, les pires des pires, qui donnent naissance à un système vraiment pourri. Et cette pourriture s’étend. »
« Ce sont des gens violents. Ils ne viennent pas pour servir et protéger, mais pour exercer leur pouvoir sur des personnes qu’ils jugent inférieures. Et ce cycle se répète année après année. »
Le service de police du Nunavik et l’Administration régionale Kativik ont refusé de commenter le présent article, car l’enquête du BEI suit son cours.
Pourquoi si peu d’accusations contre la police?

Illustration: Courtney Papigatuk
Patrick Watson, professeur de criminologie à l’Université de Toronto, étudie les pratiques policières et la surveillance de celles-ci. Il cherche à savoir pourquoi les enquêtes sur les agents mènent si rarement à des accusations.
Un de ses projets de recherche, Charting the “Reasonable Officer”, se penche sur la notion de « l’agent raisonnable » dans le cadre des altercations violentes avec des civils.
L’article 25 du Code criminel autorise les policiers à employer le niveau de force qu’ils jugent nécessaire, dans la mesure du raisonnable, pour mener à bien leur travail. Selon Patrick Watson, la loi suggère qu’en l’absence de danger, les policiers peuvent tout de même employer la violence et la force pour « obliger une personne à respecter la loi ».
« L’agent n’est pas non plus tenu d’épuiser tous les moyens non mortels avant de recourir à un moyen mortel, mais il doit raisonnablement percevoir [une menace], explique le chercheur. Il peut se tromper, mais doit penser qu’il existe un risque immédiat de mort ou de lésions corporelles graves pour lui-même ou une tierce personne avant de pouvoir utiliser une force mortelle. »
Patrick Watson précise également que de nombreux procureurs ne donnent pas suite aux dossiers qui ont peu de chance, selon eux, de mener à une condamnation. « Ils placent la barre très haut, ils s’attendent à la présence d’un jury et essaient de deviner ce que celui-ci dira. »
Si un dossier finit en cour, l’agent peut facilement prouver qu’il voyait l’individu comme une menace. La définition du « raisonnable » revient au juge ou au jury, qui accorde généralement une grande marge de manœuvre à la police, selon le chercheur.
Dans le dossier des jumeaux de Salluit, Patrick est curieux de connaître la conclusion de l’enquête, et surtout de savoir quelle menace les agents ont bien pu percevoir pour utiliser un pistolet à impulsion électrique, du poivre de cayenne et, enfin, une arme à feu contre deux hommes non armés.
Le BEI n’a jamais enquêté sur l’incident durant lequel Jeannie May a été violemment blessée au visage.
Elle a dû porter plainte elle-même au Commissaire à la déontologie policière du Gouvernement du Québec; un processus éprouvant qui a duré près de cinq ans.
« C’était le début de mes cinq années en enfer, » raconte Jeannie May.
Après l’incident, elle avait le nez brisé, une dent en moins et un grave trouble de stress post-traumatique (TSPT). Pour faire réparer sa dent, elle a dû prendre l’avion pour Montréal à plusieurs reprises et débourser des milliers de dollars (sans couverture du système de santé public). Le TSPT de Jeannie May était si sérieux qu’elle avait de la difficulté à sortir de la maison; elle était toujours à cran, en mode défensif.
Pour quelqu’un qui ne savait pas comment porter plainte ni s’orienter dans ce système, la tâche était intimidante. Malgré ses années d’expérience en administration et en rédaction, et sa capacité à surmonter la bureaucratie, elle a trouvé la procédure de plainte extrêmement compliquée. Il lui a fallu rassembler tous les éléments de preuve et ses factures médicales, puis prendre l’avion jusqu’à Montréal, où elle a été interrogée cinq heures durant.
En février dernier, elle a reçu la décision finale : l’agent a négligé sa santé et sa sécurité, mais n’a pas illégalement fait usage de la force. Selon le juge, l’agent avait utilisé un niveau de force raisonnable, et l’arrestation de Jeannie May était légale.
Pour sa négligence, l’agent a été suspendu trois jours sans solde.
« Je me suis demandé à quoi bon? Ça m’a pris longtemps avant de pouvoir lire [la décision du juge], » raconte Jeannie May.
Il y a quelques années, Rémi Boivin a mené une étude sur les types de plaintes déposées contre la police au Québec.
L’étude a vite mis en lumière la grande efficacité des plaintes déposées par des tiers. Dans cette situation, la plainte ne vient pas de la victime, mais d’une personne qui a été témoin des agissements de la police et pense qu’ils sont illégaux. Ces plaintes débouchaient très souvent sur un procès.
En 2023, le gouvernement provincial a adopté le projet de loi 14, qui a réformé la Loi sur la police et éliminé la possibilité pour les citoyens de porter plainte au nom d’un tiers. Des groupes de défense des droits de la personne ont qualifié cette décision de « recul historique » pour la déontologie policière et la sécurité publique.
Selon Patrick Watson, même si les procès ne se soldent pas par un verdict de culpabilité, il faut que ces dossiers se rendent en cour, car il s’agit souvent du seul cadre où ces événements sont abordés en public. « Le soleil est le meilleur désinfectant. Ça en vaut le coût, l’investissement… Surtout dans un contexte de perte de confiance envers la police ».
Comme Jeannie May a pris la peine de déposer une plainte qui a été acceptée et traitée lors d’un procès criminel, l’information est publique, et les événements sont méticuleusement décrits des deux points de vue. Toutefois, le BEI ne publie pas les résultats de ses enquêtes. Cette pratique frustrante pour les communautés touchées – qui n’ont aucun moyen de savoir ce qui s’est réellement passé – explique souvent l’absence d’accusations.
« Comment est-ce qu’un policier peut tuer une personne impunément, puis simplement être muté dans une autre communauté pour continuer sa carrière? demande Jeannie May. C’est quoi, cette règle? Si je tue quelqu’un, je vais devoir souffrir toute ma vie. Pourquoi pas eux? »
Courtney Papigatuk est « dégoûtée » que les agents ayant tué quelqu’un puissent continuer à travailler, surtout dans la communauté à laquelle ils ont causé préjudice.
« Pour moi, la punition devrait être une peine de prison, ou au moins une suspension… De toute évidence, ils ne sont pas outillés pour les situations survenant dans une culture et un environnement qu’ils ne connaissent pas. [Le système] doit vraiment être repensé; il faut mieux choisir les personnes qui occupent ces emplois. Je pense qu’il doit s’agir d’Inuits. »
« Nous devons disposer de notre propre service, créé par nous, pensé pour nous, avec des gens qui viennent de nos communautés, qui parlent notre langue. »
La confiance des citoyens envers la police passe par la reddition de comptes

Marc Alain, professeur en criminologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, étudie les systèmes de reddition de comptes de la police au Canada et ailleurs. Il se penche notamment sur le niveau de confiance de la population envers la police.
Il a observé la situation au Canada, en France, au Japon, au Royaume-Uni et en Allemagne.
Dans le cadre de ses recherches, Marc Alain a posé une question aux citoyens de ces cinq pays : s’ils étaient témoins ou victimes d’une expérience négative avec un policier, sauraient-ils comment la signaler? Pour 90 % d’entre eux, la réponse était non.
Marc Alain explique que la création d’un lien de confiance avec la police passe forcément par un système de reddition de comptes fiable, que les citoyens comprennent et savent utiliser. Ainsi, ils ont le sentiment qu’un éventuel problème serait pris au sérieux. Hélas, déplore-t-il, le BEI est sous-financé et ne dispose pas des moyens de pression nécessaires pour changer la culture policière au Québec.
« Il faut examiner minutieusement les pouvoirs de la police et s’assurer que les contre-pouvoirs sont tout aussi forts, explique Marc Alain. Bien sûr, pour y arriver, il faut investir de l’argent dans la création des systèmes de reddition de comptes, mais aussi veiller à ce que les gens connaissent leur existence, leur fassent confiance et constatent que les enquêtes produisent des résultats concrets. »
La reddition de comptes ne se borne pas à des verdicts de culpabilité légale ou criminelle. Parfois, il suffirait que les agents admettent qu’une erreur a été commise, qu’un tort a été causé. Mais jusqu’à 90 % des plaintes individuelles sont rejetées; elles ont donc peu de chances d’entraîner ne serait-ce qu’une simple discussion sur les dysfonctionnements.
Selon Courtney Papigatuk, ces communautés ont besoin de vrais agents de la paix plutôt que de policiers qui ne sont pas outillés pour calmer les choses.
« Notre culture n’est pas occidentale, ce n’est pas notre façon de faire. Nous venons tout juste d’être colonisés. C’est [la colonisation] la plus récente au Canada – ces villages n’existent que depuis les années 1960. Pourquoi imposer ces structures et systèmes que nous n’utilisons et ne comprenons pas vraiment encore aujourd’hui, et qui ne travaillent pas dans notre intérêt? »
Dans tout le pays, de nombreuses personnes réclament d’autres modèles de services policiers, axés sur la désescalade et la résolution des conflits sociaux plutôt que sur la lutte à la criminalité – l’approche favorisée par la police même quand la situation ne le justifie pas.
« Nous apprenons à nos enfants à endosser la responsabilité de leurs erreurs, mais quand les compagnies ou les services de police motivés par l’argent commettent une erreur, ils refusent de l’admettre, car ils ont peur des compensations qui pourraient être imposées, explique Patrick Watson. Dans cette situation, je pense que tout le monde est perdant. »

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