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DEVENIR KEB : une série documentaire sur l’immigration de Savoir Média

Comment devient-on Québécois ?

Noémi Mercier et Philippe Desrosiers. Photo: Bertrand Exertier

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 15 % de la population québécoise est née à l’étranger. 

Cela représente plus d’un million de personnes qui ont choisi de faire du Québec leur foyer, contribuant ainsi grandement à la prospérité économique et culturelle de la province. Malgré ce constat, les préjugés et la méfiance subsistent. L’immigration est trop souvent réduite à des questions de quotas, de coûts et de données abstraites. On oublie qu’il y a une histoire personnelle derrière chaque cheminement migratoire, tissée d’espoir, de courage et de profondes transformations.

Réalisée et animée par Noémi Mercier et Philippe Desrosiers, Devenir Keb entend défaire la peur de l’autre en mettant de l’avant des récits effacés et en donnant la parole aux premiers concernés.

En six épisodes de 30 minutes, Devenir Keb explore la question de l’identité québécoise. Chaque épisode met en lumière le parcours intime d’une personne immigrante, enrichi par les témoignages de chercheurs et d’intervenants de terrain. Des récits émouvants, bien éloignés des idées préconçues que l’on peut entretenir sur ce que représente l’acte d’immigrer.

Il est important de le rappeler : la plupart des personnes qui choisissent le Québec le font dans l’espoir d’améliorer leur qualité de vie, de trouver un emploi stable, de vivre une expérience stimulante ou encore d’assurer la sécurité de leur famille. Et même lorsqu’elle est choisie et planifiée, l’immigration demeure un choc individuel et familial immense. Ce processus implique une réinvention de soi dans un monde souvent indifférent, parfois hostile — une dimension largement absente du traitement médiatique habituel.

Six parcours pour déconstruire les stéréotypes

Nous faisons connaissance avec Naoufel, professeur de français originaire de Tunisie, qui a quitté sa famille pour s’installer au Québec et y enseigner. À travers ses mots, on perçoit l’espoir, mais aussi le vertige d’un départ irréversible. Plus tard, Rosa, dentiste cubaine, tente de concilier francisation, aspirations professionnelles et obligations familiales. Dans un autre épisode, nous rencontrons Stella, infirmière camerounaise, qui a su trouver sa place dans un hôpital de Mont-Laurier grâce à une communauté qui l’a accueillie à bras ouverts.

Dans Guérir, Karyna, intervenante sociale originaire du Guatemala, retrace le long chemin de reconstruction nécessaire après un exil forcé. Grandir nous transporte dans le point de vue de Sarah, adolescente tunisienne, qui vit la migration comme une quête identitaire complexe. Finalement, dans S’enraciner, Fouad, un Libanais établi au Québec depuis quarante ans, évoque son sentiment de fidélité partagé entre ses deux cultures.

Briser les étiquettes de « bons » ou « mauvais » immigrants

En donnant la parole à ces trajectoires individuelles, la série déconstruit sans effort l’un des préjugés les plus tenaces : l’idée qu’il existerait de « bons » immigrants — ceux qui s’adaptent rapidement, qui restent discrets, qui maîtrisent immédiatement la langue — et de « mauvais » immigrants, rejetés pour leur accent, leur religion, leur difficulté d’adaptation ou simplement parce qu’ils ne correspondent pas aux attentes implicites de la société d’accueil.

Ces parcours montrent que la réussite migratoire est rarement linéaire, et pour qu’elle soit réellement porteuse, encore faut-il que les conditions réunies soient à la hauteur.

À mon sens, et parce que toute critique comporte un je — aussi symbolique soit-il — les personnes immigrantes devrait pouvoir compter sur un accompagnement linguistique solide et gratuit, sur une reconnaissance juste de leurs compétences professionnelles, sur un accès rapide à des soins de santé et à des services sociaux, ainsi que sur des réseaux d’insertion sociale qui valorisent l’échange culturel plutôt que l’assimilation forcée. Le logement abordable, la lutte contre la discrimination systémique et la sensibilisation du public à la diversité des parcours migratoires sont également des leviers essentiels. Accueillir, ce n’est pas seulement ouvrir la porte : c’est offrir les moyens de s’enraciner dignement, pour que l’intégration ne repose pas uniquement sur les épaules de ceux et celles qu’on invite à faire du Québec leur maison.

Devenir Keb s’inscrit dans la lignée du balado Faire sa place : récits d’immigration et d’émancipation (OHdio, 2025), qui met en lumière des trajectoires intimes d’immigrants au Québec. Ce type de contenu est essentiel car il lutte contre les stéréotypes et contribue à construire un nous plus inclusif.

Parlant de ce « nous », au terme du visionnement, une évidence s’impose : la peur de l’autre se nourrit de l’ignorance. En mettant de l’avant la complexité des parcours migratoires, Devenir Keb réussit à placer le débat du côté des individus, de leurs histoires et de leur dignité.

Alors que le ministre Jean-François Roberge déclarait récemment que « le Québec ne peut pas accueillir toute la misère du monde », cette série rappelle que l’immigration est avant tout une expérience humaine. Derrière chaque arrivée, on trouve un choix, un déracinement, un effort colossal — et une volonté de contribuer.

Si le Québec veut repenser ses politiques migratoires, il devra d’abord cesser de parler à la place des immigrants — et commencer enfin à les écouter.

Tous les épisodes sont disponibles sur https://savoir.media.

Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

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