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Cinquante Ans de Militantisme Pour le Logement

Que ce soit dans la rue ou au sein des instances du pouvoir municipal, Marcel Sévigny a consacré sa vie à la lutte pour l’accès à un logement adéquat pour tous, guidé par de fortes convictions politiques et son expérience d’enfance au sein d’une famille de 13 enfants entassés dans un seul appartement à Hochelaga-Maisonneuve.

Marcel Sévigny, devant sa coopérative. Photo: Savannah Stewart

EDITOR’S NOTE:

Dear Rovers,

A few months ago, we promised to bring you more French language content. Not as a marketing gimmick or a way to access those sweet sweet government subsidies but because we give a shit. While I don’t subscribe to this government’s theory that French is under existential threat from immigrants and non-historic anglophones, we recognize our community needs to do its part to preserve the language.

Alors, je vous présente Le Roveur: une série d’entretien avec des figures marquantes de la politique, l’art, du sport et la culture québécoise. Parce que, pour nous, l’expérience de vivre et de lire sur la réalité de notre coin du monde serait incomplète si elle était juste dans une langue.

Pour notre premier entretien, la journaliste Savannah Stewart jase avec le militant Marcel Sévigny, un homme qui a passé sa vie à se battre pour des logements abordables à Montréal et partout au Québec. Il fut un temps où accéder à un appartement qui a de l’allure était pratiquement dans notre constitution Québéco-Montréalaise. 

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Où en sommes-nous? Lisez l’entretien pour en savoir plus.

Merci,

Chris


Que ce soit dans la rue ou au sein des instances du pouvoir municipal, Marcel Sévigny a consacré sa vie à la lutte pour l’accès à un logement adéquat pour tous, guidé par de fortes convictions politiques et son expérience d’enfance au sein d’une famille de 13 enfants entassés dans un seul appartement à Hochelaga-Maisonneuve.

Après avoir rejoint un groupe de ressources techniques en habitation coopérative en 1976 et avoir travaillé avec d’autres pour créer une première coopérative d’habitation en 1978, Sévigny est devenu conseiller municipal de Pointe-Saint-Charles en 1986, servant de pont entre les militants communautaires et l’Hôtel de Ville jusqu’à sa retraite en 2001.

Il a été membre fondateur du Collectif 7 à nous, un groupe de militants qui s’est mobilisé avec succès pour sauver de la démolition un entrepôt abandonné dans l’ancienne gare de triage du CN à Pointe-Saint-Charles. Connu sous le nom de Bâtiment 7, ce bâtiment est désormais un centre autogéré abritant plusieurs projets ouverts au public, une histoire de réussite communautaire plutôt que d’intérêts privés.

À quoi ressemble la crise actuelle du logement pour une personne impliquée dans le milieu depuis plus de 50 ans ? Quelles pistes de mobilisation s’offrent aux milliers de Montréalais confrontés à des situations de logement de plus en plus précaires ? Et que peut nous apprendre l’activisme du passé sur le chemin à parcourir ? Nous avons récemment rencontré M. Sévigny sur la terrasse avant du Bâtiment 7 pour trouver des réponses à ces questions.

The Rover: Je peux vous demander de commencer au début et d’expliquer un peu comment t’as commencé à t’impliquer dans la lutte pour le logement ?

Marcel Sévigny: C’est en 1969 que j’ai participé à ma première manifestation contre ce qu’on appelle le Boulevard Notre-Dame ou l’autoroute Est-Ouest, à Montréal. Ça prévoyait démolir beaucoup de logements de la classe populaire, qui ont été démolis d’ailleurs, sur la rue Notre-Dame. 

La question du logement, ça m’a interpellé tout de suite parce que je fais partie d’une famille de 13 enfants. On habitait dans Hochelaga-Maisonneuve, puis on était évidemment empilé les uns sur les autres. Quinze personnes dans un logement de huit pièces, ça fait beaucoup. Et à partir de ce moment-là, la question du logement, puis l’ensemble des luttes urbaines, ont commencé à m’intéresser.

J’avais participé contre l’expulsion d’un groupe de locataires pour des rénovations. Les ‘rénovictions’ comme on dit, ça date pas d’aujourd’hui, ça existait il y a 50 ans dans Hochelaga-Maisonneuve puis dans d’autres quartiers. C’est pas nouveau, on dirait que ça recommence. 

J’ai participé à mettre sur pied des coopératives d’habitation, et militer pour que les locataires s’approprient les conditions de logement. Les coopératives, c’est un bon moyen pour éliminer les propriétaires puis les augmentations de loyer abusives, et cetera.

On était dans une période favorable dans la fin des années 1970, début 1980, où les gouvernements se sont engagés à mettre de l’argent dans ce qu’on appelle aujourd’hui en gros le logement social, que ce soit HLM, coopérative ou autre. C’était un peu l’âge d’or du logement social. Ici dans Pointe-Saint-Charles, il y a eu dans cette époque-là vraiment un boom dans la réalisation de beaucoup de coopératives d’habitation.

À partir des années 1990, le gouvernement fédéral a arrêté son financement pour les HLM. Un peu plus tard, le gouvernement du Québec a changé les programmes d’habitation au niveau des coopératives. Il y a eu un certain déclin, lentement, mais très sûrement. Puis on est arrivé dans les années 2010 et aujourd’hui avec une situation qui est grave pour beaucoup de ménages, puis pas juste des ménages à faible revenu. Ça, ça existait pas vraiment il y a 50 ans. Aujourd’hui, on voit que la crise s’est accentuée sur une plus large partie de la population. 

La crise du logement, c’est mondial. Il y a beaucoup de pays d’Europe où le taux de propriétaires est encore très élevé, en Espagne, en Italie, en Angleterre, les taux de propriété sont proches de 80%, 85%. Mais ça diminue tranquillement parce qu’il y a la pression. C’est pour ça qu’on a vu, par exemple, un mouvement à Berlin où la ville voulait acheter plusieurs milliers de logements, à Vienne c’est la même chose. Ça veut dire que la pression commence à se faire sentir et que toute la question de l’accès à la propriété privée comme modèle de fonctionnement de la société capitaliste est plus pressurisé.

TR: On parle de comment cette crise est différente, que c’est la première fois que c’est aussi grave que ça. C’est quoi qui vous fait dire ça ?

MS: Aux États-Unis, il y a des phénomènes assez importants depuis nombreuses années, des gens qui dorment dans leur auto. Ça, ça existait pas, puis c’est apparu maintenant au Canada, puis au Québec. C’est des phénomènes qui révèlent la profondeur de la crise du logement, qu’on voyait pas il y a 20 ans ou 50 ans. Les gens cherchent des solutions individuelles au problème d’habitation, puis c’est tout ce qu’ils peuvent trouver souvent. 

Hundreds of Montrealers came out to a protest on August 25, 2023, decrying the provincial government’s proposed Bill 31, which would bring amendments to housing legislation in Quebec including the effective end of lease transfers. Photo: Savannah Stewart

C’est sûr que s’il y avait des actions de squatting, ça pourrait mettre de la pression sur les gouvernements. Par exemple quand t’as des nouveaux condos qui sont construits, puis qu’il y en a qui restent encore à vendre, t’as des squatteurs qui arrivent dedans appuyé par un groupe, par un mouvement. Puis si ça se produisait en même temps dans plusieurs villes au Québec ou à travers le Canada, je pense que ça pourrait avoir un effet boule de neige. Mais en même temps, il faut que les organisations se préparent, il faut qu’il y a des gens qui acceptent de se mettre en ‘danger’ de répression. Parce qu’évidemment les propriétaires vont demander à la police d’intervenir.

Un des problèmes qu’on a vu dans les 10 ou 15 dernières années, mettons à travers des actions du FRAPRU, quand il y a eu des actions qui se sont un peu radicalisées, puis il y a eu de la répression de la police, ça a fait peur à beaucoup de gens. Donc ils ont ralenti, puis ils ont pratiquement arrêté les occupations.

On voit un exemple très intéressant en France, depuis l’apparition des gilets jaunes puis des mouvements de protestation sociale, comment l’État avait décidé, plutôt que de répondre socialement aux besoins, d’augmenter la répression. On maintient la néolibéralisation de la société et on augmente la répression. Moi je pense qu’on est proche ici de ce phénomène-là. S’il y avait un phénomène de radicalisation des luttes, on verrait la répression augmenter de façon importante.

TR: C’est vrai que quelque chose comme squatter, les gens peuvent sentir que ça va les mettre plus à risque. Mais avec une grève de loyer, s’il y a la solidarité, tout le monde dans le building qui le fait…

MS: La grève de loyer, l’avantage c’est que c’est le système juridique qui est utilisé, le rapport légal entre les locataires et les propriétaires. Quand on utilise uniquement le rapport légal comme intervention politique, pour un anarchiste comme moi, on reste dans la logique du système. Donc on conteste pas le système. Mais si on utilise des actions extra-parlementaire, et le légal comme outil d’appui à une lutte comme ça, dans une vision plus radicale de l’action, ça pour moi ça marche. 

TR: Alors comment est-ce qu’on fait ça ?

MS: Il faut vraiment partir de la situation actuelle, où sont le niveau de conscience des organisations qui luttent pour le logement, et le niveau de conscience des locataires qui sont aux prises avec les problèmes des ménages. Là on n’est pas bien situé je pense, parce que le niveau de conscience, puis le niveau de révolte des gens par rapport à leur situation, c’est deux choses un peu différentes. Si on part de la situation actuelle, je suis un peu pessimiste sur les possibilités. 

Là, c’est hypothétique ce que je dis ici. On est sûr que, à Montréal, il y a des milliers de personnes qui sont dans des conditions de logement très difficiles. C’est auprès de ces personnes-là qu’il faut faire de la mobilisation, avec une perspective de faire une grève de loyer dans certains endroits stratégiques, parce qu’évidemment si t’as trois ou quatre locataires sur la rue qui sont dispersés ici et là, on fait pas une grève de loyer là. On doit cibler par exemple un bâtiment où il y a beaucoup de gens qui sont prêts à embarquer là-dedans. Les autres deviennent comme appui à ce mouvement. 

Ça peut générer d’autres foyers de grève de loyer, quand il y en a un qui part comme ça. Tout ça avec une stratégie d’organisation collective: toutes les organisations de logements à Montréal, faudrait qu’ils s’entendent sur un objectif commun pour une lutte commune. Par exemple, arriver à un moment pour mettre en place une grève des loyers, et commencer aussi à faire des contacts ailleurs dans d’autres villes, dans d’autres provinces. Expliquer les stratégies, discuter, débattre, puis arriver finalement à avoir des consensus sur certains types d’actions, puis une stratégie générale. C’est important les consensus, même si les militants ont des inclinaisons politiques qui peuvent être un peu différentes. D’ailleurs, c’est ce qui a permis d’arriver au Bâtiment 7. 

Voilà en gros, mais je suis plus au cœur de tout ce qui se fait et de tout ce qui se passe dans les quartiers à Montréal. 

Quand j’ai travaillé dans les années 1970-1980 à mettre sur pied des coopératives, ça a été très difficile de convaincre le premier groupe de locataires de dire ‘Oui, on va travailler pour essayer d’acheter le bâtiment, puis faire une coopérative.’ On était des jeunes militants, puis les gens ils voient arriver des jeunes militants, ils n’ont pas nécessairement une grande confiance. C’est à force de parler avec quelques personnes plus sympathiques qui ont le goût de faire quelque chose d’autre, puis ils voient bien que leur situation risque de s’aggraver si le bâtiment est vendu. 

Hundreds of Montrealers came out to a protest on August 25, 2023, decrying the provincial government’s proposed Bill 31, which would bring amendments to housing legislation in Quebec including the effective end of lease transfers. Photo: Savannah Stewart

Mon premier projet de coopérative, c’est à Saint-Henri, sur la rue Lacasse. Ce qu’on faisait à l’époque, quand il y avait des blocs d’appartements à vendre, on cognait aux portes puis on parlait avec les gens, c’est comme ça qu’on faisait des coopératives. Une fois que la première coopérative a été mise sur pied, quand on faisait du porte-à-porte, on faisait une réunion de cuisine, on demandait à deux ou trois personnes de cette coopérative-là de venir parler avec les gens, et puis on organisait souvent une visite de leur logement, dans le langage populaire — c’est dans un quartier ouvrier tout ça. Un moment donné, ça déboule, ces choses-là. 

Dans les mobilisations, c’est un peu le même principe. Quand il y a des personnes par exemple qui acceptent d’aller occuper à une occupation, ou faire une grève de loyer, il faut qu’un certain nombre de ces personnes-là puissent être disponibles pour parler avec d’autres personnes qui se disent ‘Oh, peut-être que je le ferais, je suis pas convaincu.’ Pour éviter que ça soit juste des militants qui ont rien à perdre. C’est les gens qui ont quelque chose à perdre qui doivent se convaincre et qui doivent convaincre les autres qu’il faut faire une action, il faut être capable d’améliorer nos choses. Mais j’ai pas de recette magique.

TR: Je suis certaine qu’il y en a pas, mais c’est sûr qu’il faut faire quelque chose de différent, de ce qu’on fait en ce moment.

MS: Oui, tout à fait. Non, les manifestations, c’est plus du tout un moyen d’action. Pour le climat, par exemple, en 2019, il y a une manifestation de 500 000 personnes à Montréal. Le gouvernement, ils trouvent ça beau, il y avait des politiciens qui étaient là, mais ça bouge pas pareil. 

TR: Je vais te ramener par en arrière encore une fois. On est ici à Pointe-Saint-Charles, où il y a vraiment une histoire militante de lutte pour le logement. On est au Bâtiment 7, toute une lutte en soi-même, dont tu as été impliqué. Est-ce que dans tout ça tu pourrais me parler des moments qui t’ont marqué? Des victoires, des échecs…?

MS: Bon, des échecs, on a toujours des échecs. Dans l’histoire du mouvement social de Pointe-Saint-Charles, il y a eu des échecs et des victoires, mais en fait, ce qui est important de souligner, c’est que s’il y a eu des victoires, c’est parce qu’il y a eu des luttes et quand il y a pas de lutte, il y a pas de victoire, et il y a pas d’échec d’une certaine façon. Les échecs, il faut juste tirer les bilans de quand on fait des luttes puis qu’on gagne pas, pour être capable de continuer à avancer. 

Je pourrais dire que la récupération du Bâtiment 7, c’est une réussite. Ça faisait partie d’une suite logique de certaines luttes qui se sont passées avant, qui a permis le Bâtiment 7. S’il y avait pas eu par exemple la lutte contre le déménagement du casino, et l’intérêt que des militants du quartier ont porté par rapport à la fermeture des ateliers du CN, le Bâtiment 7 existerait pas. Donc il y a un lien dans l’histoire du mouvement social et du Bâtiment 7.

Ça a été la lutte qui a canalisé une nouvelle étape. À l’intérieur du Collectif 7 à Nous, il y avait une coalition de différentes tendances politiques qui se sont mis ensemble avec un objectif commun. Le seul objectif, c’était d’obtenir le bâtiment gratuitement. Tout le monde était autour de ça et donc on mettait pas de l’avant nos différences politiques. Ça a été un point marquant de la lutte et les militants et les militantes qui leadait la perspective d’action directe.

Le Bâtiment 7, un centre autogéré abritant divers projets communautaires, a fêté ses cinq ans d’opération cette année. Photo: Savannah Stewart

TR: Pendant très longtemps tu étais conseiller municipal, peut être le seul conseiller municipal anarchiste dans le monde. 

MS: (Rit) À un moment donné, il y a eu un frontpage dans le (Montreal) Mirror avec un article, ‘L’anarchiste au conseil de Ville’ que j’ai gardé chez nous, une belle photo. 

Moi je suis devenu libertaire à la fin des années 1980. C’est à l’époque où j’ai commencé à lire Murray Bookchin. Ce qu’il dit, c’est que les communautés locales peuvent s’autogérer. Moi, le travail que je faisais comme élu municipal, c’était pas vraiment un travail d’élu municipal, mais un travail de militant. Pour moi, ça correspondait beaucoup à la vision que j’avais pour mon engagement.

TR: J’imagine que ça fait que tu es très au courant des capacités et des limites de la Ville quant au logement. Est-ce que tu penses que la Ville…

MS: Pourrait faire mieux ? Ouais, sûrement. (Rit)

TR: Et comment ?

MS: J’ai été membre du RCM (Rassemblement des citoyen de Montréal), dans l’administration. Après ça, j’ai été indépendant quand j’ai quitté en 1992. Mais à la fin des années 1980, le RCM a donné un mandat à la Société d’habitation de Montréal d’acheter beaucoup de logements, en particulier dans le nord de la ville, dans Côte-des-Neiges, Cartierville, où il y avait des grands bâtiments de 20-25 logements détériorés avec plein de problèmes de moisissures et tout ça. Puis, d’acheter aussi des terrains un peu partout pour construire du logement social. 

À l’époque, le programme du gouvernement fédéral était aussi accessible aux municipalités et donc la ville avait un pouvoir d’achat important. Il pouvait acheter des terrains ici et là et dans le Pointe-Saint-Charles, ils ont acheté plein de terrains où il y a encore plein de maisons qui appartiennent à la SHDM actuellement, qui sont gérées sous le même programme que la coopérative chez nous. Ils ont fait vraiment un blitz dans beaucoup de quartiers pour acquérir des terrains et des bâtiments, pour rénover où construire du logement. 

C’est une question de volonté politique parce que les gens qui sont là, Benoît Dorais, qui est le Maire du Sud-Ouest, qui est responsable de l’habitation (au Comité executif de la Ville de Montréal), il connaît bien les problèmes, c’est un gars intelligent puis qui est capable de réfléchir. Il a aucun problème là-dessus, ils sont tous au courant. 

Quelqu’un m’avait posé la question, ‘Si on te mettait en charge de l’habitation à Montréal, qu’est-ce que tu ferais ?’ Ben, tous les dollars qui vont à n’importe quel programme de logements privés serait aboli et tout ça, s’en irait pour le logement collectif. Donc c’est sûr qu’on m’aurait jamais nommé responsable de l’habitation.

Mais c’est ça le virage qu’il faut faire si un gouvernement, que ce soit municipal, provincial ou fédéral, veut vraiment lutter pour que tout le monde ait un logis convenable qu’il est capable de payer. Mais c’est juste l’accession à la propriété (qui les intéresse). Ça a toujours été les politiques du Gouvernement du Canada, du Gouvernement du Québec. S’il y a bien plus de problèmes, ben là on va mettre un programme spécial, on fait si, on fait ça, juste pour dire qu’on met le couvert sur le chaudron, pour pas que ça explose. C’est pas des politiques, ça. 

C’est ça que la municipalité fait d’une certaine façon. L’idée, c’est de collectiviser le logement pour les sortir du marché. Mais ils sont même pas foutus, par exemple, de demander au Gouvernement du Québec que les OSBL, les HLM ou les coopératives ne soit pas soumis à l’évaluation foncière du marché. Ce qui fait que quand le marché augmente de 20%, nous autres on a cet impact-là alors que nos logements sont pas sur le marché. 

On sent pas cette volonté-là. C’est des sociaux-démocrates mous à l’Hôtel de Ville, imagine quand il y a des libéraux qui sont là, comme Denis Coderre ou autrement. Pas grand chose qui se passe.

TR: Mais le pouvoir d’achat de la Ville en ce moment, c’est assez minuscule, je dirais ?

Montréal vue de Pointe-Saint-Charles. Photo: Savannah Stewart

MS: Pourquoi minuscule ? Le ratio de la dette de la ville, à mon avis est en bas de 20%. Il doit être à peu près à 18%. C’est vraiment pas très élevé. Puis les municipalités, ils peuvent pas faire de déficit, à chaque année il y a des surplus. Montréal, par exemple, on a des surplus annuels des fois entre 50 millions et 200 millions, 300 millions de dollars. 

Donc, ils ont pas de déficit et le niveau de dette est en bas de 20% à Montréal alors qu’au gouvernement du Québec, puis le gouvernement du Canada, c’est 50% et plus. En Italie, c’est 140%, au Japon, c’est 150%, aux États-Unis, on approche 100%. 

Mettons la Ville fait une demande au gouvernement du Québec pour que notre niveau de dette monte de 2%, on prend ce 2%-là, on l’emprunte sur le marché. On emprunte peut-être quatre ou cinq milliards de dollars, ou plus, pour faire des interventions sur le logement. Si le gouvernement refuse, on fait une bataille politique. 

Évidemment le problème de faire des batailles politiques, les gens ils se disent qu’il peut avoir des bras de fer. Moi, je m’en fou de faire des bras de fer. Quand tu dis ‘Nous on veut faire ça,’ c’est pas en flattant tout le temps la personne dans le dos dans le sens du poil, tu n’obtient pas grand chose. Il faut les fronter. 

La Ville pourrait même décider elle-même d’augmenter de 0,5% sa dette et de verser des montants substantiels pour la question du logement. Je bouge pas dans leurs bottes mais en même temps, quand on veut faire quelque chose, on trouve toujours le moyen de le faire si on a les outils. 

Quand on reste dans les limites du pouvoir politique municipal et on veut pas les traverser, c’est difficile de faire des gains. Moi j’ai un exemple où on a fait un gain local qui s’est répercuté sur l’ensemble du Québec.

Sur la rue Richardson, il y avait un grand terrain qui était abandonné, qui était contaminé puis il y avait un mouvement à l’époque à Pointe-Saint-Charles qui revendiquait 500 logements coopératifs. Ils avaient fait des occupations de terrain, ça a été assez actif, puis j’étais conseiller municipal aussi à l’époque. À un moment donné, j’avais ouvert les portes de l’Hôtel de Ville, puis ils avaient occupé le bureau de John Gardner, qui était responsable de l’habitation. Il était pas content pantoute, c’est sûr, il sacrait après moi au téléphone.

Ça coûtait à l’époque 1 million de dollars pour dépolluer les terrains. Et l’argument de Gardner, puis de la municipalité de mon gouvernement municipal, c’était de dire, ‘Si on paye, le Gouvernement (du Québec) va dire, ‘Les municipalités sont capables de payer, on payera pas.’’

Moi j’ai dit ‘C’est pas comme ça qu’il faut prendre le problème ! On paye, on envoie la facture à Québec ! Il faut avoir un programme de décontamination des terrains pour qu’on puisse réaliser des projets de logement social sur des terrains contaminés.’ 

Et c’est ça qui est arrivé. C’est à partir de cet exemple là, dans Pointe-Saint-Charles, que deux ans après le premier programme gouvernemental de décontamination des terrains est arrivé à Québec. Ça veut dire qu’il faut foncer.

TR: T’as mentionné des terrains contaminés, et moi je voulais te demander à propos de Bridge-Bonaventure.

Montréal se prépare pour un énorme projet de réamenagement dans le secteur Bridge-Bonaventure à Pointe-Saint-Charles, où les groupes communautaires revendiquent un projet avec du logement 100% hors-marché (logement social et coopérative, etc.). Photo: Savannah Stewart

MS: J’ai suivi un peu le dossier, puis je dirais la stratégie qui était menée c’était une bonne stratégie, mais il manquait d’action directe à sur le terrain, ce qui aurait pu être fait. Peut-être que si j’avais été plus jeune, puis plus en forme, mais j’avais pas vraiment l’énergie, puis le temps d’organiser la mobilisation, des actions directe contre Devimco. Il faut surtout des actions contre les promoteurs immobiliers.

Une autre stratégie qu’on avait employée aussi à l’époque du Bâtiment 7, c’était qu’à tous les conseils d’arrondissement, on était là tout le temps, tout le temps, tout le temps. On maintenait la pression de façon très formelle. C’est important, quand les élus nous voient tout le temps à la place, ils se disent qu’ils peuvent pas dormir sur la switch.

Il faut que l’administration municipale se positionne, ils se sont jamais positionnés. Et ça, c’est mortel. Ça veut dire les harceler pour qu’ils disent ‘Oui, c’est votre projet qui va être le modèle finalement. C’est là qu’on s’en va.’ L’idée c’est que la municipalité lance un message à l’entreprise privé. Mais ils ont peur de faire ça.

Il faut amener le pouvoir politique à s’exprimer de façon légale, mais d’envoyer un message qui peut être repris et transformé par le mouvement social dans un message en disant, ‘Devimco, ton chien est mort. C’est nous autres qui passent là.’ 

Il me semble que c’est ça les stratégies de forcing politique qu’il faut faire de façon systémique. On n’a pas le choix. Pas une fois de temps en temps quand la soupe commence à être chaude. C’est ça qu’on est plus vraiment capable de faire. Puis c’est ça qu’on avait fait au Bâtiment 7.

TR: En conclusion, avez-vous des connaissances appris durant vos luttes pour le logement que vous pouvez partager pour ceux et celles qui commencent à penser à s’impliquer là-dedans, ou qui sont déjà impliqués ?

MS: Les gens qui prennent le téléphone et qui demandent un renseignement sur leur situation de logement, déjà, ils ont un premier intérêt. Souvent la personne est inquiète, et c’est la même chose au niveau de la santé: quand on commence à s’inquiéter de notre situation de santé, c’est qu’on vient de poser un geste positif. Donc si on s’inquiète par rapport la question du logement, il faut chercher à comprendre un peu ce qui se passe autour de la question qu’on pose, qu’est-ce qu’on veut solutionner comme problème. On sait qu’une bonne condition de logement a un effet positif sur la santé. 

En apprendre plus sur notre situation de logement, ça veut dire être mieux capable de se défendre, être mieux capable de chercher avec d’autres personnes des solutions. 

Souvent ce qui nous accroche quand on va dans des rencontres avec d’autres personnes, évidemment, la base commune, c’est la question du logement. Mais lorsqu’on rencontre une personne qui nous est sympathique, ça aussi, ça devient un lien important. Des personnes qui par exemple vont se rencontrer dans une prochaine rencontre puis qu’ils ont hâte de se rencontrer parce qu’ils avaient un bon feeling ensemble, on vient de trouver un ami, on vient de trouver quelqu’un avec qui on peut parler de nos problèmes. Il y a une espèce d’enchaînement qui se fait. C’est pour ça que les réunions, les rencontres de cuisine, c’est des choses importantes à organiser, puis à promouvoir à travers la mobilisation. Ça fait partie des outils de mobilisation, c’est du travail de militants locaux.

TR: Retrouver le communautaire.

MS: Oui, c’est ça, le travail ensemble. C’est sûr que c’est pas toujours facile parce que les gens ont des caractères différents, donc on a à apprendre à devenir humble, et on a plein d’apprentissage. Moi j’ai appris plein de choses, comme personne, puis comme militant. Je continue à apprendre aussi, j’écoute. C’est important d’écouter. Aujourd’hui, je trouve qu’il y a trop de jeunes militants qui ont pas appris à écouter. C’est un mauvais réflexe. Quand on veut apprendre, il faut commencer par écouter.

Cet entretien a été révisée pour plus de clarté et de concision.

Author

Savannah Stewart is a Montreal-based journalist. She joined The Rover as Managing Editor in 2023, and she’s particularly interested in community reporting, housing, justice, women’s rights and the environment. Her work can be found, in English and in French, in Pivot, The Eastern Door and Cult MTL.

Comments (1)
  1. Merci pour cette entrevue pertinente, éclairante et radicale!

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