Des employés non rémunérés poursuivent leur employeur
Un organisme à but non lucratif montréalais ayant reçu une subvention fédérale de 2,3 M$ doit des milliers de dollars en salaires impayés à ses employés.

Mallory Mathieu n’en croit pas ses yeux lorsqu’elle reçoit un dépôt direct de 100 $ de la part de son ancien employeur, Orijin Village, le 25 juillet dernier.
Deux plaintes pour vol pécuniaire sont en cours auprès de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour un montant s’élevant à 25 344,38 $ en salaire impayé. Ce litige se rendra au Tribunal, confirme la CNESST.
Plus de neuf mois se sont écoulés depuis que Mme Mathieu a été licenciée abruptement de son poste au sein de l’organisme à but non lucratif basé à Montréal.
Dès lors, Mme Mathieu vit une instabilité financière. Les factures s’empilent, et elle craint constamment d’être évincée de son logement. Cette situation l’a mené à un état de détresse psychologique accru.
Elle ne souhaite plus qu’une chose : recevoir les multiples payes non versées qu’Orijin Village lui doit depuis août 2024, confie-t-elle les larmes aux yeux en entrevue avec The Rover.
Aider la communauté au détriment de ses employés
Orijin Village a pour mission de combattre les inégalités économiques qui touchent les communautés noires au Canada et vise à renforcer le pouvoir économique, financier et social des jeunes entreprises noires grâce à l’intégration de technologies et à la transition numérique de leurs activités et communications. L’organisme encourage par ailleurs la communauté à appuyer ces entreprises.
Mme Mathieu rejoint cet organisme le 1er avril 2024 en tant que chargée de communications. Son contrat de travail indique qu’elle percevra un salaire brut de « 45 000,00 $ par année, payable aux deux semaines aux dates normales de versement de la paye », en plus d’avantages sociaux.
« J’ai reçu mon premier chèque le 24 avril […], et c’était un virement Interac », partage-t-elle en anglais. Surprise, elle interroge ses collègues de travail sur la question.
D’après eux, c’est la première fois que cela se produit. Auparavant, l’équipe recevait leur salaire par dépôt direct via la plateforme Ceridian. Ce logiciel de gestion du capital humain permettait aux employés d’accéder à leur relevé de paye.
Les semaines passent, et Mme Mathieu identifie d’autres signes qui alimentent ses soupçons. L’envoi des payes via transfert Interac, l’impossibilité d’accéder aux relevés, le manque de communication, d’encadrement et de clarté de la part de la direction sont relevés par Mme Mathieu et une autre employée.
Toutefois, elle décide de ne pas s’y attarder. De surcroît, Mme Mathieu appréciait l’impact positif qu’occasionnait son travail au sein de la communauté noire de Montréal.
« J’étais en quelque sorte responsable de la promotion de nos services sur les réseaux sociaux ainsi que de la production de publicité», explique-t-elle.
« C’est ce que j’ai toujours voulu faire, aider les propriétaires d’entreprise », dit-elle.
Embauchée le 1er avril 2024, une autre employée [Jane Doe] a également noté plusieurs divergences entre le discours d’Esther Youte, cofondatrice et présidente-directrice générale d’Orijin Village, et leur contrat de travail.
Tout d’abord, « les talons de paye… je n’en ai jamais vus en bonne et due forme », bien qu’elle les ait réclamés à plusieurs reprises à son employeur.
Ensuite, les avantages sociaux qui n’ont jamais été reçus et les payes via virement Interac ont multiplié ses doutes, révèle-t-elle à The Rover.
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Finalement, les deux employées soutiennent que leur processus d’intégration a été bâclé, car Mme Youte était prise à s’occuper d’un audit.
Cependant, la situation bascule le 31 juillet 2024, lorsque les salaires des employés ne sont pas versés.
« Il était déjà arrivé qu’Esther Youte oublie de m’envoyer mon chèque ou qu’il arrive avec quelques jours de retard. Ce n’était donc pas très alarmant au départ, puisque ça s’était déjà produit. Mais, cette fois, c’est toute l’équipe qui n’avait pas été payée le 31 juillet », explique Mme Mathieu.
Mme Youte leur explique que ce retard provient de leur principal bailleur de fonds, Développement économique Canada pour les régions du Québec (DEC). Néanmoins, elle exprime via la plateforme Slack que la paye devrait être déposée dans les prochains jours.
« On lui a donné le bénéfice du doute. On s’est dit : “Pourquoi mentirait-elle ?” J’imagine que ça arrive que les subventions arrivent en retard. », se remémore-t-elle. Ainsi, les employés ont continué de se présenter au travail selon leur horaire habituel.
Au fil du temps, la PDG empile les excuses et promet sans cesse que la situation se résorbera sous peu. Elle offre même une prime de 100 $ pour indemniser les manquements de versement des salaires.
Le 18 septembre 2024, les salariés reçoivent enfin leur paie du 31 juillet, tandis que les périodes suivantes restent impayées.
Perte de contrôle
Petit à petit, les employés perdent accès à plusieurs logiciels et plateformes de travail puisque les abonnements ne sont pas payés. Cela rend difficile la poursuite de leurs mandats.
De plus, « ça ne m’apportait absolument rien de continuer à déployer des efforts parce que je n’étais pas payée », ajoute Jane Doe .
À partir du 20 septembre 2024, Mme Mathieu doit prendre congé d’un mois en raison d’un problème médical. Elle admet que la situation avait grandement affecté sa santé mentale.
« Ça fait très mal de ne pas pouvoir payer son loyer, son électricité et son téléphone. On me court après pour de l’argent, et je passe pour la méchante, mais je continue à aller travailler. C’est tellement stressant. Je paye le bus 3,75 $ et j’ai 100 $ dans mon compte en banque, mais je dois aller travailler », confesse-t-elle.
Ainsi, Mme Mathieu décide de soumettre une plainte pour vol pécuniaire à la CNESST le 23 septembre 2024.
Par contre, le jour de son retour au travail, Mme Mathieu reçoit un courriel de cessation d’emploi de la part de Mme Youte. Celle-ci l’avise que son poste « est résilié avec effet immédiat le 28 octobre 2024 pour un motif de restructuration organisationnelle ».
La PDG se soumet à lui verser toutes les sommes dues et ses relevés d’emploi. En contrepartie, Mme Mathieu devra renoncer à toutes poursuites, plaintes ou réclamations en endossant ce document. Elle ne le signe pas et, au même moment, dépose une autre plainte à l’encontre d’Orijin Village pour pratique interdite.
D’après la CNESST, le lien d’emploi des travailleuses et travailleurs est protégé lorsqu’ils doivent s’absenter du travail pour cause de maladie pour une période allant jusqu’à 26 semaines.
De son côté, Jane Doe soumet aussi une plainte pour vol pécuniaire. Jane Doe raconte que sa situation financière ne lui permettait plus de croire les dires de Mme Youte.
La PDG leur répétait constamment que les démarches administratives avec le bailleur de fonds se résoudraient promptement et que les payes pourraient être traitées à la réception de l’aide financière. Cependant, le 31 octobre 2024, les salariés reçoivent un courriel annonçant une mise à pied temporaire.
The Rover a contacté la PDG d’Orijin Village pour lui permettre de s’expliquer, mais celle-ci a refusé la demande d’entrevue.
Un cauchemar sans fin
Durant son congé maladie, Mme Mathieu n’a pas reçu la prestation d’assurance-emploi, puisqu’elle n’était pas en mesure de soumettre les documents nécessaires à Service Canada.
Mme Youte ne lui a jamais fourni les relevés d’emploi malgré les nombreuses demandes de Mme Mathieu. C’est seulement le 25 octobre qu’elle lui envoie, mais ceux-ci comportent de multiples erreurs, telles que l’évocation d’un «départ volontaire».
À ce moment, Mme Mathieu soumet tout de même le document. « J’étais en mode survie. J’avais vraiment besoin d’argent et je ne pouvais pas attendre quatre autres semaines qu’Esther décide de le corriger », exprime Mme Mathieu.
Cette action lui a valu d’allonger le traitement de sa demande d’assurance-emploi. De même, Mme Mathieu a dû traverser encore plus de difficultés lorsqu’est venu le temps de faire ses impôts.
Entre-temps, la CNESST a tenté de rejoindre la PDG d’Orijin Village à de multiples reprises, mais elle ne s’est pas montrée coopérante. D’ailleurs, deux mises en demeure ont été envoyées en juin 2025 après que les plaintes ont été transférées au département juridique.
Voilà que le 2 juillet 2025, Orijin Village leur envoie une entente de paiement échelonnée en trois versements. Un montant de 100 $ sera déposé le 25 juillet et le 22 août, puis les soldes restants devraient être versés le 30 septembre, tel que décrit dans cette entente. Jusqu’à présent, les deux premiers versements ont été faits.
Selon Mme Youte, la CNESST aurait « reconnu la démarche et suspendu temporairement les procédures en cours, nous permettant de régulariser la situation d’ici l’automne 2025 », écrit-elle à The Rover.
Toutefois, les plaintes se rendront bel et bien au Tribunal dans les prochains mois, selon nos sources.
À ce jour, Mme Youte maintient être « en pourparlers avec Développement économique Canada pour les régions du Québec et d’autres partenaires, dans le cadre de notre stratégie de redressement et de diversification financière ».
Une entente financière rompue plus tôt que prévue
À la suite d’une demande d’accès à l’information, The Rover découvre que le DEC a décidé de mettre un terme à l’aide financière d’Orijin Village plusieurs mois avant l’échéance de leur entente de contribution non remboursable.
Cette décision a été prise car l’organisme a « manqué à certaines obligations contractuelles », indique Natalia Riquelme, cheffe de cabinet au bureau du Vice-président pour le DEC, le 4 novembre 2024.
Elle poursuit en ajoutant que « nous mettons fin à l’entente en réduisant l’aide autorisée à l’aide versée justifiée par divers documents financiers ; aucun versement supplémentaire n’est possible. Cela nous permet d’assurer une gestion responsable des fonds publics dans ce dossier ».
Le contrat fourni par le DEC révèle que celui-ci s’était engagé à prodiguer une somme de 260 000 $ pour l’année financière 2021-2022 ; suivi de 680 000 $ en 2022-2023 ; puis de 680 000 $ en 2023-2024 et 728 190 $ en 2024-2025.
Qu’est-ce que le Fonds pour l’écosystème ?
En 2020, le gouvernement du Canada a collaboré avec des organisations commerciales dirigées par des membres de la communauté noire et des institutions financières pour créer le Programme pour l’entrepreneuriat des communautés noires (PECN).
Selon les données de Statistique Canada, on comptait 144 980 entreprises détenues par les communautés noires dans l’ensemble du territoire canadien en 2020. Elles représentaient 2,4 % de l’ensemble des entreprises au pays.
Le PECN, lancé par le gouvernement fédéral, vise à renforcer l’entrepreneuriat des communautés noires et à soutenir la réussite à long terme des entrepreneur∙es. Un investissement de 265 millions de dollars y est consacré.
Le Fonds pour l’écosystème s’établit comme une composante du PECN et dispose d’un portefeuille de 100 millions de dollars.
Avec cette somme, les administrations régionales subventionnent des OBNL dirigés par des personnes afrodescendantes qui offrent des services de mentorat, de réseautage, de planification financière et de formation en commerce.
Parmi les 43 organismes canadiens sélectionnés, dix d’entre eux sont basés au Québec. C’est ainsi que le DEC approuve un investissement de 2 348 190,00 $, s’étalant de 2021 à 2025, pour le projet d’Écosystème Unir et Prospérer développé par Orijin Village.
Par contre, le DEC dévoile qu’un dernier financement a été déposé le 23 octobre 2024, couvrant la période du 24 mai au 1er août 2024.
The Rover n’a pas été en mesure de retrouver aucune trace du projet que l’organisme développait dans le cadre de cette subvention.
Soutenir les entreprises et entrepreneur∙es noires
The Rover est allé à la rencontre de quelques organismes québécois bénéficiaires du Fonds pour l’écosystème.
Dans l’ensemble, ils s’entendent pour dire que cette aide financière a permis d’accompagner plusieurs travailleur·ses autonomes. Permettant, ainsi, de renforcer l’écosystème d’affaires des communautés noires au Québec.
Le Fonds Afro-entrepreneurs a été en mesure d’aider près de 800 petites entreprises noires à l’aide du financement de 2 995 600,00 $, rapporte la PDG, Jaël Élysée.
Après avoir réalisé qu’elles avaient plus de difficulté à accéder aux services d’experts spécialisés, l’administration décide de créer une banque d’experts accessible à prix réduit.
« Donc, on paye 80 % des honoraires avec la subvention pour permettre à l’entrepreneur∙e d’avoir accès à des consultants, experts dans leur domaine », explique Mme Élysée.
Une étude nationale menée par Le Carrefour du savoir pour l’entrepreneuriat des communautés noires en 2024 indique que « le renforcement des connaissances et des compétences en matière d’affaires et en réglementation peut aider les entrepreneur∙es à croître et à réussir ».
La PDG d’Audace au Féminin, Dorothy Rhau, affirme que l’aide financière de 610 000,00 $ lui a été bénéfique. Elle a pu investir, entre autres, dans leurs programmes de mentorat, de masterclass et leur événement annuel: le Salon international de la femme noire.
Bien que le Fonds pour l’écosystème affiche des rendements positifs, des lacunes ont émergé, déclarent certains organismes.
Mme Rhau admet que, en raison des ressources limitées dont disposait sa petite organisation, elle a eu du mal à faire face aux exigences administratives associées au financement.
« C’était la première fois qu’on recevait une somme aussi considérable et qu’on devait se soumettre à une reddition de compte, se souvient-elle. C’est un apprentissage et ça demande du temps. Donc, les organismes qui sont mieux établis et qui ont plus de ressources financières sont en mesure de payer une personne attitrée qui va remplir ces formulaires. Ce n’était pas notre cas. »
Selon Mme Rhau, une formation de trésorerie ainsi qu’un accompagnement plus soutenu du DEC lui auraient permis d’éviter d’avoir du retard dans ses comptes.
Prolongation du Fonds pour l’écosystème
Néanmoins, tous espèrent que ce programme soit pérennisé.
C’est ainsi que l’Énoncé économique de l’automne de 2024 dévoile que le gouvernement fédéral poursuivra le programme jusqu’au 31 mars 2030.
« Lorsque les modalités de prolongation du PECN seront connues, les organismes qui le souhaitent pourront déposer une nouvelle demande de financement, partage par courriel Kim Raymond, relationniste média pour le DEC. Celui-ci évalue chaque dossier selon son mérite, en fonction des critères de programmes, des priorités du gouvernement et des budgets disponibles ».
En attendant, un sursis d’un an a été accordé « afin d’assurer le maintien des services aux entrepreneur∙es », indique la relationniste média. Elle réitère que l’entente avec Orijin Village, ayant pris fin en novembre 2024, n’a pas été prorogée.
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