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« Je veux juste qu’on me croie »

Victime d’une agression sexuelle alors qu’elle travaillait pour le gouvernement provincial, une femme lutte avec Québec depuis cinq ans.

PHOTO : Charles Moll

Après avoir été kidnappée et agressée sexuellement au travail, une ex-employée de la Sépaq se bat pour que le gouvernement reconnaisse son calvaire.

La survivante, que nous appellerons MJ, travaillait au Parc national d’Anticosti. Durant l’été 2021, elle a été enlevée par un collègue, qui l’a emmenée au fond des bois et lui a infligé des attouchements à répétition.

Elle a immédiatement signalé l’enlèvement à ses gestionnaires de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq), mais il s’est écoulé plusieurs jours avant que l’assaillant ne soit renvoyé. La société n’a jamais reconnu l’agression; officiellement, l’employé a été licencié pour avoir bu au travail. Quasi cinq ans plus tard, MJ ne dort presque pas, peine à conserver un emploi et pense parfois à s’enlever la vie.

Suivant l’opinion de ses spécialistes en santé, la CNESST (l’organisme de santé et sécurité du travail du Québec) a officiellement reconnu que MJ présente un syndrome de stress post-traumatique et une grave dépression. Toutefois, elle refuse de qualifier ces troubles de maladie du travail; l’organisme affirme qu’il s’agit de problèmes préexistants, et que MJ ne peut prouver que l’incident les a aggravés.

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Voici l’histoire de MJ, reconstituée à partir de son témoignage, d’évaluations psychiatriques, de rapports gouvernementaux et de nombreux documents officiels examinés par The Rover. Du signalement de l’agression au rejet de sa demande par la CNESST, l’été dernier, MJ a tenté sans succès d’obtenir réponse à ses questions : Comment la Sépaq protège-t-elle ses 3 000 employé·es? Son ancien employeur la croit-elle? Et comment le Québec prend-il soin des survivant·es d’agressions sexuelles?

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Lorsque MJ a accepté de se faire reconduire cette soirée de 2021, elle n’imaginait pas que le conducteur s’avérerait prédateur.

Collègues à la Sépaq, ils travaillaient au Parc national d’Anticosti, une île au milieu du golfe du Saint-Laurent. Ils ont passé l’été non loin l’un de l’autre, avec les quelques centaines d’habitant·es, des groupes de touristes et les 150 000 chevreuils de ce territoire grand comme la Corse.

Le conducteur, que nous appellerons Yvan, est passé par le même processus de vérification que MJ; il a fourni CV, références, renseignements bancaires et permis de conduire. Excepté sa tendance à passer au poste de travail de MJ pour forcer la discussion, il semblait inoffensif.

Elle est donc montée dans la camionnette, qui a plongé dans la nuit.

Peu après, un embranchement : à gauche, le chalet où logeait MJ. À droite, l’épaisse forêt et les chemins de terre qui sillonnent l’île d’Anticosti.

« Il a pris à droite, et voilà, raconte MJ, qui ne veut pas que son vrai nom soit publié. Après quelques instants, je ne savais plus si nous étions à 15 kilomètres de chez moi, ou à 30. Il allait à toute vitesse, il y avait de l’alcool dans l’auto. Il conduit un camion [appartenant au gouvernement], en uniforme du gouvernement, il boit au volant, il conduit comme un fou, il me propose de la cocaïne, de l’alcool. »

Bien vite, l’appréhension envahit MJ. Elle est seule, avec un homme saoul, qui parcourt à tombeau ouvert un chemin de terre sur une île sans réseau cellulaire et uniquement accessible par avion privé. Quand Yvan a arrêté le camion pour ramasser des bûches, MJ a voulu profiter de l’occasion pour demander de l’aide par radio. Faute d’expérience, elle ne savait pas quelle fréquence utiliser.

Elle a donc fait le nécessaire pour survivre.

« Je lui ai dit que mon partenaire allait me rejoindre pour l’été, que je n’avais pas envie de boire ni de prendre de la cocaïne, mais ça n’a rien changé », raconte MJ. 

« J’étais sa prisonnière, j’étais obligée de l’écouter raconter sa vie. Il m’a parlé de son lourd passé, m’a dit qu’il vendait de la cocaïne, qu’il allait voler les homards dans des pièges des pécheurs, qu’il était un bad boy. »

À leur arrivée à une sorte de campement, Yvan a allumé un feu, s’est assis à côté de MJ et a commencé à la coller. Pendant qu’elle essayait de se dégager, Yvan l’a agrippée et l’a embrassée dans le cou, malgré sa résistance. MJ a envisagé de se faufiler jusqu’au camion pour demander de l’aide par radio, mais Yvan avait verrouillé les portes.

« Je pensais que j’allais mourir, raconte-t-elle. Je redoutais ce qui pourrait arriver si je me défendais trop ou si je le mettais en colère. J’étais terrifiée, j’avais besoin d’un instant pour faire pipi et reprendre mon calme; quand je suis allée faire mes besoins dans les bois, il m’a suivie. »

Quelques minutes plus tard, un homme les a rejoints; le revendeur de cocaïne de l’île, selon Yvan. Il avait amené ses deux enfants. MJ a saisi l’occasion et commencé à jouer avec eux pour s’éloigner des deux hommes. 

La nuit tirait à sa fin, mais MJ ne savait toujours pas quand et si elle retournerait à son chalet. D’autres questions la taraudaient : Pourquoi Yvan avait-il évoqué son passé de criminel? Pourquoi lui avait-il présenté un revendeur de coke? Était-ce une menace à peine voilée? Ce calvaire allait-il se poursuivre tout l’été?

Après des heures de tension et d’avances non désirées, Yvan a reconduit MJ à son chalet. Lorsqu’elle a signalé l’incident le lendemain, ses gestionnaires n’avaient pas l’air de trouver la situation particulièrement sérieuse.

« Ils m’ont dit “ne t’inquiète pas, on s’en occupe”. Ils n’avaient pas l’air surpris ni particulièrement soucieux de ma sécurité. En fait, ils semblaient surtout exaspérés », raconte MJ. 

Quelques jours plus tard, Yvan a été renvoyé et a quitté l’île par avion. Mais pas à cause de l’agression sexuelle. MJ a fini par apprendre qu’Yvan a perdu son emploi car elle l’avait vu boire au volant d’un camion appartenant à la Sépaq.

Déjà en mode panique, MJ a été submergée de questions : Est-ce que la Sépaq traite toutes les plaintes d’agression sexuelle de cette façon? Était-elle au courant du passé criminel d’Yvan? Sur une île isolée, où son personnel vit ensemble, pourquoi la Sépaq n’est-elle pas dotée d’un protocole contre le harcèlement sexuel?

Cet été-là, la Sépaq faisait face à une pénurie de main-d’œuvre. Selon MJ, la société exigeait seulement un permis de conduire et une brève entrevue, sans creuser plus loin.

Ces emplois saisonniers, dans des lieux reculés, paient environ 17 $/heure. Le gouvernement du Québec recourt donc à de grandes campagnes d’embauches annuelles pour trouver le personnel de ses parcs. D’ailleurs, l’année de l’incident et les suivantes, la Sépaq a fait appel aux travailleurs étrangers temporaires afin de pourvoir des dizaines de postes.

L’été dernier, le gouvernement a évité de justesse une grève en acceptant de donner à certains membres du personnel une hausse de 25 % sur 3 ans.

***

MJ a terminé sa saison de travail à la Sépaq, puis est rentrée à Montréal en piètre état. Au cours de l’automne, elle a perdu 40 livres, cessé de se laver et commencé à fumer du cannabis au quotidien pour contrôler son anxiété omniprésente. 

Dans une déclaration envoyée au Rover, Simon Boivin (responsable des relations avec les médias de la Sépaq) a qualifié les cas de ce genre « d’extrêmement rares ». Pour des raisons de confidentialité, la Sépaq ne pouvait toutefois pas commenter le dossier de MJ.

La Sépaq sait-elle combien d’accusations d’agression ou de harcèlement sexuel ont été portées contre son personnel? Selon Simon Boivin, la société ne possède pas de base de données à ce sujet. Elle ne tolère aucune inconduite sexuelle et possède une politique de promotion de la civilité, de prévention du harcèlement, de lutte contre la violence en milieu de travail et de traitement efficace des plaintes. Le personnel est encouragé à signaler toute forme de violence subie aux gestionnaires ou à la police. En outre, les membres du personnel souffrant de stress post-traumatique ont accès à un programme d’aide aux employé·es.

Toutefois, MJ dit qu’elle n’a jamais reçu de formation au sujet de la politique de la Sépaq en matière de harcèlement sexuel et de sécurité du personnel. Après l’agression, elle a demandé aux gestionnaires de l’aide à gérer son traumatisme; finalement, elle a dû se résoudre à trouver un membre des ressources humaines de la Sépaq sur LinkedIn. 

« Ce processus n’est pas vraiment efficace, déplore MJ. J’ai eu l’impression que l’agression n’était pas prise au sérieux par mes gestionnaires ni par la Sépaq… Un·e des gestionnaires m’a dit que je suis trop jolie pour ignorer qu’une situation de ce genre se produirait. Un·e autre m’a dit que je n’aurais simplement jamais dû monter dans la camionnette. Comme tout ça était de ma faute, pas de celle d’un collègue instable qui revend de la coke. »

Dans une déclaration écrite remise ultérieurement à l’équipe d’enquête de la Sûreté du Québec, MJ affirme que ses gestionnaires ont refusé de transmettre sa plainte à la police, au motif que le récit de l’agression « est flou » et que l’agression n’a jamais été reconnue officiellement par la Sépaq. L’enquête policière sur l’agression est restée sans suite.

The Rover a entré le vrai nom d’Yvan dans la base de données québécoise des dossiers criminels : il a été accusé d’agression sexuelle, de violence intrafamiliale, de vol, de non-respect des conditions de probation et de possession simple de drogue. Aucune de ces accusations ne l’empêche d’obtenir un poste au gouvernement provincial, car la législation québécoise interdit de refuser une embauche en raison de sanctions criminelles sans rapport avec le poste. Comme The Rover n’a pu communiquer avec Yvan pour obtenir ses commentaires, nous ne publions pas son vrai nom.

Selon l’avocat Max Silverman, un spécialiste du droit du travail, le gouvernement provincial pourrait avoir enfreint la Loi sur les normes du travail du Québec, selon laquelle « l’employeur doit prendre tous les moyens raisonnables à sa disposition » pour prévenir le harcèlement en milieu de travail.

« Le manque de formation, de processus et de structure hiérarchique pour le traitement des plaintes en cas d’incident suggère que l’employeur n’a pas utilisé tous les moyens à sa disposition, explique Max Silverman, qui travaille pour Grey Casgrain, à Montréal. Par contre, si un employeur agit de façon décisive après des accusations, il se protège du point de vue du droit du travail. »

« Aux yeux du Code civil du Québec, l’employeur est en fin de compte responsable des actions du personnel en milieu de travail. Même si tous les protocoles adéquats sont en place. »

Environ 47 % des femmes ont vécu une situation de harcèlement ou d’agression sexuelle en milieu de travail, selon une étude publiée par Statistique Canada en 2024. Les femmes occupant des postes peu rémunérés dans des régions reculées, comme MJ au moment de son agression, font face à un risque encore plus élevé.

L’an dernier, MJ a demandé à la CNESST de la compenser pour cette agression en milieu de travail; son dossier a été rejeté. Elle peinait à conserver un emploi et faisait souvent d’horribles cauchemars. Les mauvais jours, elle imaginait sauter du Pont de la Concorde et couler dans les eaux du Saint-Laurent, 25 mètres plus bas.

Selon la CNESST, il n’y avait pas de lien entre le syndrome de stress post-traumatique et l’agression, car MJ avait déjà vécu des périodes de dépression majeure. Celle-ci a fait appel de la décision auprès du Tribunal administratif du travail, mais admet qu’il est difficile de poursuivre le combat.

« [La CNESST] peut être assez impitoyable dans certains de ces dossiers, commente Max Silverman. Il ne faut pas la concevoir comme une agence gouvernementale, mais plutôt comme un vaste régime d’assurance pour travailleurs et travailleuses. Et la CNESST motive souvent son refus par de petits détails. Un de mes clients souffre d’une blessure au dos décrite de façon légèrement différente par deux médecins. C’était suffisant pour rejeter la demande. »

« Dans le cas [de MJ], peut-être que le médecin doit écrire mot pour mot “son état s’est aggravé à cause de l’agression” pour que la demande soit approuvée. Par contre, elle peut poursuivre son employeur et son agresseur au civil. »

Pour MJ, l’aspect financier de la demande est secondaire; elle veut surtout se sentir écoutée.

« Mon objectif, ce n’est pas de recevoir un gros chèque de Québec, de me croiser les bras et d’arrêter de travailler, je veux juste qu’on me croie, explique-t-elle. Je veux guérir, je veux vivre ma vie sans ces récurrences ni ces cauchemars incessants, je veux pouvoir fonctionner. Et je veux savoir que mon gouvernement protège son personnel. »

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Author

Christopher used to work for Postmedia; now, he works for you. After almost a decade at The Montreal Gazette, he started The Rover to escape corporate ownership and tell the stories you won’t find anywhere else. Since then, Chris and The Rover have won a Canadian Association of  Journalists award, a Medal of the National Assembly, and a Judith Jasmin award — the highest honour in Quebec journalism.

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