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La CAQ a sacrifié les locataires sur l’autel du profit

Sans un virage immédiat, ce sont nos proches, ou nous-mêmes, qui suivront le fil déjà tendu entre un logement et la rue.

L’itinérance a presque doublé depuis 2018.

Depuis l’arrivée au pouvoir de la CAQ, l’itinérance au Québec connaît une hausse fulgurante. Selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux, le dénombrement de 2022 a recensé 10 000 personnes en situation d’itinérance visible au Québec, soit une hausse de 44 % par rapport à 2018. Ces chiffres ne tiennent compte que de l’itinérance visible, c’est-à-dire les personnes recensées dans la rue ou dans les ressources d’urgence lors d’une nuit donnée.

Aucun dénombrement global de l’itinérance visible n’a été n’a été publié depuis 2022 mais le prochain portrait provincial complet, réalisé en avril 2025, devrait être rendu public au cours des prochains mois.

Par contre, les données de 2024 sur l’itinérance hébergée indiquaient déjà une hausse supplémentaire de 15 %, confirmant que la tendance se maintient.

Ce constat s’inscrit dans un contexte de pression inépuisable sur le logement locatif. L’explosion du coût des loyers, particulièrement marquée depuis la pandémie, contribue directement à l’anxiété généralisée au sein du groupe locataire (qui consiste en 40 % de la population québécoise, je me dois de le rappeler). Le gouvernement de la CAQ n’a pas seulement échoué à freiner la hausse du coût du logement, il l’a accentuée par des choix politiques très clairs.

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Par leur permissivité et leur absence d’encadrement, la CAQ a permis aux investisseurs immobiliers de s’enrichir rapidement, créant une pression constante sur le marché qui a directement nui aux locataires et fragilisé leur accès au logement.

De plus, la ministre de l’Habitation France-Élaine Duranceau, dont la mauvaise réputation n’est plus à faire, a récemment appuyé une nouvelle méthode de calcul des hausses de loyer suggérées par le Tribunal administratif du logement. 

Une analyse des données révèle que cette formule aurait alourdi la facture des locataires presque chaque année depuis 2010. Sur 15 ans, elle aurait entraîné une hausse cumulative de 38 %, contre 24 % avec l’ancienne méthode, un écart de 15 points. 

Dans l’ensemble, la réforme avantage d’abord les propriétaires. Considérant les modifications à la loi 31 en 2024 qui permettent maintenant aux propriétaires de refuser une cession de bail sans motif sérieux, il est évident que la CAQ se déresponsabilise complètement face à la classe locataire et mets des gens à risque de se retrouver à la rue.

L’augmentation de l’itinérance n’est pas un phénomène isolé de ces politiques bourgeoises et méprisantes (qui vont de pair, inutile de le rappeler). Elle est en grande partie le résultat d’un désengagement structurel à la fois provincial et fédéral, en matière de logement social, de protection des locataires et, ultimement, de protection des vies humaines. Lorsque le nombre de logements abordables diminue de jour en jour et que les règles sont réécrites au profit des propriétaires, les personnes les plus à risque de basculer hors du marché se retrouvent démunis. 

Ce sont ces réalités concrètes et mesurables qui expliquent la croissance constante de l’itinérance. On parle de dignité ici. Disposer d’un chez-soi stable, dont on sait qu’il ne nous échappera pas du jour au lendemain, améliore de façon significative la qualité de vie et la santé mentale. Ce mieux-être individuel entraîne des retombées positives pour l’ensemble de la collectivité et, cela va sans dire, pour le bon fonctionnement du sacro-saint capitalisme. La pauvreté et le choix collectif d’en permettre le maintien sont coûteux pour la société à tous les niveaux.

Le logement social est essentiel, mais ne suffira pas à lui seul

Bien sûr, il faut construire massivement du logement social, et il aurait fallu le faire hier, pas demain. Mais ça ne règlera pas la crise si on continue de traiter le logement comme un produit financier. Tant que l’appartement que j’habite est, pour quelqu’un d’autre, un placement ou un levier hypothécaire, le droit d’avoir un toit sera en concurrence directe avec le droit de s’enrichir. C’est ce principe et sa violence intrinsèque qu’il faut remettre en cause.

Protéger le droit au logement, c’est mettre fin à la logique d’investissement immobilier généralisé. Ça devra passer par un encadrement sérieux du marché privé, mais aussi par des mécanismes de désincitation à la spéculation résidentielle : gel des loyers après reprise, interdiction de convertir les logements locatifs en condos, droits de préemption des municipalités et une entière application du contrôle des loyers. Il faut aussi cesser de présenter le locataire comme une figure transitoire vers l’accession à la propriété. Pour la plupart des gens, la location est une réalité à long terme, et doit être respecté comme tel. 

Il faut aussi le marteler : construire massivement des immeubles neufs destinés à la location ne suffira pas à régler la crise : ces logements échappent au contrôle des loyers pour une période de cinq ans, ce qui ouvre la porte à des hausses arbitraires et fragilise encore davantage les locataires.

La propriété multiple doit cesser d’être encouragée

Je suis d’avis qu’aucun particulier ne devrait être en droit de posséder dix portes dans un quartier où des gens dorment dehors. Si cette idée vous semble trop progressiste, la deuxième, troisième ou dixième propriété doit être lourdement taxée, car elle constitue une forme d’accaparement du territoire. Il faut également interdire les locations de type Airbnb sauf dans les résidences principales ce qui assainirait instantanément une bonne partie du marché locatif dans les centres urbains. 

Les gouvernements doivent aussi impérativement cesser d’aider des investisseurs à acheter dans le but de louer. Aucune aide à l’achat ne devrait être accordée à des acheteurs non occupants. L’idée qu’une personne fortunée puisse se faire subventionner l’achat d’un triplex pour générer des revenus passifs est une absurdité, et l’est davantage en temps de crise. La propriété ne devrait pas être un modèle d’extraction de valeur à répétition, mais un besoin essentiel reconnu. Tant que l’État subventionnera le contraire, on ne pourra pas parler de politique du logement. Seulement de politique du profit.

Vivre dehors

Le dénombrement de personnes en situation d’itinérance le plus récent a eu lieu en avril dernier. Nous n’avons pas encore obtenu ces chiffres, mais le RAPSIM (Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal) rappelle que la perte de logement, la précarité financière et les enjeux de santé physique et mentale demeurent au cœur des causes de l’itinérance, comme le confirmait déjà le dénombrement de 2022. L’organisme, qui regroupe une centaine d’acteurs communautaires montréalais, soulignait également que ce dénombrement offre un portrait partiel et réducteur de la réalité, en ne tenant pas compte de l’itinérance cachée qui touche de manière disproportionnée les femmes, les jeunes et les personnes LGBTQIA2S, les gens qui logent temporairement chez des proches, dans leur véhicule, ou qui sont en déplacement constant. 

Si rien ne change d’ici là, ce que les organismes de terrain constatent depuis longtemps sera confirmé : l’itinérance se normalise, se régionalise, et touche des profils de plus en plus variés. Pendant ce temps, le gouvernement enchaîne des annonces symboliques et des mesures souvent délétères pour les locataires, sans jamais s’attaquer aux logiques économiques qui alimentent la crise. Une crise qui, avec un minimum de volonté politique et d’empathie, pourrait être freinée — voire résorbée.

Dans son essai La classe locataire (Québec Amérique, 2025), l’économiste politique Ricardo Tranjan est sans équivoque: 

« Même lorsque le revenu des locataires augmente au niveau des loyers ou plus, les hausses de loyers supérieures au taux d’inflation signifient que les propriétaires grugent une partie des revenus durement gagnés. À Toronto, entre 2006 et 2019, les familles gagnant un revenu moyen et louant un logement de deux chambres à prix moyen ont vu 24% de l’augmentation réelle de leurs revenus partir dans les poches de leur propriétaire. À Montréal, il s’agissait de 20%. Les plus petites villes n’ont pas été épargnées non plus. À Saguenay et à Abbotsford, le loyer prenait 13 % et 14% de l’augmentation des revenus des locataires, respectivement. »

Il ajoute, plus loin: « Mais les propriétaires ne sont pas les seuls à appauvrir les locataires. La classe des détenteurs du capital y joue son rôle aussi. […] Ils pigent doublement dans les poches des familles de locataires en leur versant de piètres salaires, desquels ils soustraient des loyers élevés. Le débat dépolitisé sur l’abordabilité évite deux faits: les propriétaires sont les responsables des hausses de loyers et les patrons versent des salaires trop bas. […] Pendant que de nombreux médias parlent des jeunes familles peinant à économiser pour la mise de fonds d’une propriété, cet enjeu ne semble concerner qu’une petite partie des ménages de locataires. Pour les 46% des ménages qui ne peuvent tenir un mois sans un nouveau chèque de paie, ou les 28% qui ne peuvent étirer leurs économies plus de quatre mois, la perte de leurs emplois, les défauts de paiement et l’éviction semblent faire davantage partie de leurs préoccupations quotidiennes. »

Pour une mise en contexte, je paie présentement 1 400 $ pour un 4 ½ sur l’île de Montréal dans le quartier Villeray. Selon mes calculs, si la nouvelle méthode du TAL continue de s’appliquer au même rythme que ces dernières années, mon loyer frôlera les 2 000 $ d’ici 2030 pour le même logement. Je suis artiste/pigiste et mon revenu ne suivra pas le rythme de ces hausses. Ma situation n’a rien d’exceptionnel ni d’anormale et elle est partagée par des milliers d’autres. Chaque jour, je constate combien l’angoisse liée au logement s’installe dans la population, et combien elle est entièrement justifiée.

L’idée lointaine qu’un jour “quelqu’un qu’on connaît” se retrouve à la rue sera bientôt une réalité. Et nous l’aurons vu venir.

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Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

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