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La mort de Nooran et la fin de la police communautaire

La mort par balle d’un adolescent non armé par la police devrait remettre en question l’excellente image publique dont jouit la police de Longueuil et le rôle joué par d’innombrables journalistes et élus dans la création de cette image.

La mort de Nooran Rezayi, abattu cette semaine par un agent du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL), a plongé une fois de plus une communauté dans la stupeur, le deuil et l’incompréhension.

Ce drame survient après deux meurtres policiers survenus à Montréal au printemps et une histoire de violences policières et d’impunité, sans véritable origine ni perspective de fin.

Nooran, qui n’avait que 15 ans, se trouvait avec un groupe d’amis dimanche après-midi lorsque deux voitures de police, répondant à un appel au 911, sont arrivées sur la scène. Tandis que ses amis prenaient la fuite, Nooran a obéi aux ordres policiers de rester sur place. Lorsqu’on lui a demandé de montrer ses mains, il s’est exécuté. Là, un policier, pour des raisons qui demeurent floues, voire absurdes, a tiré deux balles sur l’adolescent, mettant fin à sa vie.

La mort d’un adolescent non armé devrait ébranler l’image immaculée dont jouit le police de Longueuil, ainsi que le rôle des journalistes et des élus qui ont contribué à façonner cette image. C’est difficile de penser à un service de police qui a reçu autant d’éloges médiatiques ces dernières années que celui de Longueuil – sans véritable justification.

Cette opération de relations publiques s’est amorcée avec l’arrivée de Fady Dagher (l’actuel chef de la police du SPVM) à la tête du SPAL en 2017, avant de prendre une nouvelle ampleur à l’automne 2021, lors du lancement d’un nouveau programme de « police communautaire » baptisé RÉSO – Réseau d’aide sociale et organisationnelle.

Le programme RÉSO, doté d’un financement de 3,6 millions de dollars du gouvernement du Québec, prévoyait que certains agents passent six semaines dans des organismes communautaires – sans uniforme et sans arme. L’objectif, selon Dagher : combler le fossé entre la police et la population, transformer les policiers en « acteurs sociaux » et, plus largement, « changer le mandat et la mission du travail policier ».

Ce repositionnement a fait du SPAL la coqueluche des médias et de Dagher une vedette au Québec. Dans un contexte toujours marqué par les manifestations historiques de 2020 contre la violence policière et les appels croissants à définancer la police, RÉSO a été présenté comme une voie alternative : une réforme des pratiques policières … sans toucher aux budgets ni au pouvoir de la police. Radio-Canada est allée jusqu’à produire une série télévisée en dix épisodes intitulée Police avant-gardiste.

Or, comme plusieurs ont remarqué à l’époque (moi y compris), des efforts visant à rapprocher policiers et citoyen·ne·s n’ont rien de nouveau. Il ne s’agissait pas d’un « nouveau modèle », mais d’une continuation du modèle de police communautaire apparu au Québec et presque partout dans le monde dans les années 1980. Ce modèle implique des initiatives de formation multiculturelle et de partenariats avec des groupes communautaires … avec un maintien, voire une intensification, de la répression policière. La longue liste des personnes tuées par la police depuis les années 80 témoigne clairement du fait que ce modèle ne réduit pas le profilage racial ni à la violence policière.

En effet, au moment même où RÉSO était mis en place, la région de Montréal était en proie à une panique morale grandissante autour des armes à feu et des gangs de rue – une panique largement amplifiée par les médias et les organismes policiers, qui ont grossièrement exagéré l’ampleur de la violence armée et le rôle des gangs dans celle-ci. En réponse, Québec a débloqué 74 millions de dollars pour des opérations anti-armes à feu, dont 3 millions destinés à Longueuil.

Ironiquement, cette opération anti-armes à feu était lancée le même mois que RÉSO, avec un financement comparable.

Sans surprise, le lancement de l’opération a coïncidé avec une hausse fulgurante des interpellations policières. Pendant les trois premiers mois de l’opération, le SPAL a effectué 836 interpellations sur son territoire. Au cours des deux années suivantes, le nombre d’interpellations est resté élevé – 1 074 en 2023 et 821 en 2024 – dont « la grande majorité (72 %) » était attribuée à l’opération anti-armes à feu.

Durant cette période de contrôle policier intensifié, les personnes noires étaient deux fois plus susceptibles d’être interpellées que les personnes blanches. Les personnes arabes, 1,7 fois plus. Tandis que les médias célébraient un nouveau modèle de police, Longueuil menait donc une opération policière tout à fait classique – une opération motivée par une panique morale et centrée sur des dangers imaginaires des jeunes personnes noires et arabes.

C’est peut-être cette opération qui a mis certains policiers de Longueuil en contact régulier avec Nooran et ses amis. Dans une entrevue publiée mardi, un ami de Nooran affirme que l’agent qui a tiré les balles fatales les harcelait depuis des mois, leur donnant des contraventions sans raison. « On connaissait déjà ce policier-là, a-t-il raconté. Chaque fois [qu’on le croisait], il faisait un discours haineux, il nous insultait, il nous criait dessus, faisait de l’abus de pouvoir. »

L’agent, selon lui, s’en prenait tout particulièrement à Nooran. « Plusieurs fois, il est venu, il voyait Nooran, et il le faisait chier pour rien. »

Dans ce contexte, la réponse politique habituelle à ce type de drame devrait être impossible. Année après année, décès après décès, on nous demande de faire preuve de patience et de confiance. On promet des réformes. On promet une meilleure formation. On promet d’embaucher plus d’agents racisés. On promet de rapprocher la police de la population. On promet même un « nouveau mandat » pour la police.

Mais cette réponse devrait être impossible – précisément parce que la police de Longueuil incarne parfaitement la voie des réformes policières. Elle est même l’avant-garde de la police communautaire. Et c’est pourtant cette force de police réformée qui a imposé aux personnes noires et arabes des contrôles abusifs, qui a harcelé un groupe de jeunes pendant des mois, et qui a tué Nooran un dimanche après-midi.

Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle réforme policière ni d’un autre changement de mandat. Nous avons besoin de moins de policiers. Nous avons besoin d’un transfert massif de fonds de la police vers les services sociaux, les organismes communautaires, le logement, la santé mentale, les écoles – tout ce qui protège réellement les gens.

Et nous avons besoin que le policier qui a tué Nooran change de métier.

Correction: Une version précédente de cet article indiquait que quatre voitures de police avaient répondu à l’appel qui a conduit au meurtre de Nooran Rezayi. En réalité, ce sont deux voitures de police, avec un total de quatre agents, qui ont répondu à l’appel. The Rover regrette cette erreur.

Author

Ted Rutland is an Associate Professor in the Geography, Planning and Environment Departmend at Concordia University.

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