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Le bras de fer: un sport inclusif pour les jeunes

Plus de 600 personnes se sont rassemblées au championnat provincial de bras de fer de 2024: un nouveau record de participation annuel. Mais les athlètes de bras de fer luttent pour la reconnaissance de leur sport.

Jasmin Loranger et Bogy Luchev. PHOTO: Katia Briand

Un essaim de gros bras s’amasse aux abords des trois tables de jeu placées au fond du Club de golf de Saint-Jean-sur-Richelieu. 

À ma surprise, la foule est constituée majoritairement d’adolescents et de jeunes adultes accompagnés de leurs parents. Des bambins courent entre les rangées de spectateurs. Les compétitions de bras de fer sont vraisemblablement affaires de famille.

Marcheli Lucheva me guide à travers la foule pour aller rejoindre ses deux petits frères Bogy et Dimi, 17 et 19 ans respectivement, qui s’échauffent en attendant que leur nom soit appelé au micro. Les matchs, organisés par catégorie d’âge et de poids, se succèdent sans interruption, les noms des athlètes défilant en un bourdonnement constant et fébrile.

Le premier match auquel j’assiste dure quelques secondes seulement. « On appelle ça un flash pin ». Marcheli m’explique les règles du sport, bien qu’elle ne le pratique pas elle-même. Elle se fond dans la foule, immergée dans le monde de ses frères. Elle me chuchote les noms des ferristes qui la saluent en chemin, elle connaît les membres de l’organisation, comprend les stratégies, et identifie les adversaires les plus costauds de ses frères.

Les frères Luchev ont découvert les compétitions de tir au poignet par hasard il y a deux ans. Le bras de fer est d’abord une activité qui sert à passer le temps sur les tables de cafétéria de leur école secondaire. Ils battent les plus vieux à coup sûr. Ils s’inscrivent sans hésiter lorsqu’ils voient passer l’annonce d’une compétition provinciale. Ils finissent deuxième, et se découvrent une nouvelle passion.

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Dans l’imaginaire populaire au Québec, le bras de fer est plus communément un jeu de taverne : une activité informelle à laquelle s’adonnent deux hommes à la fin d’une soirée arrosée pour prouver leur virilité. Il s’agit pourtant d’un sport très technique. La force brute est loin d’être l’élément décisif pour remporter l’échange. 

Selon Marc-André Campeau, président de l’Association de Bras de fer du Québec, c’est la polyvalence de l’athlète qui en fait un champion. Un ferriste se doit de maîtriser et de dominer toutes les techniques pour s’adapter à chaque match. Campeau me décrit les trois styles prédominants, soit le crochet, le top roll, le press, chacun mobilisant des parties différentes du bras : le pouce, le poignet, la main, l’avant-bras, le biceps, le triceps.

Comme tout athlète sérieux, Dimi et Bogy s’adonnent corps et âme à leur sport. Les garçons s’entraînent six heures par jour. Ils lèvent des poids pendant leurs pauses de cours à l’école. Le soir, l’entraînement se poursuit pendant deux heures avec les membres du club qu’ils ont fondé. Les frères ont installé deux tables réglementaires dans le sous-sol de leur maison familiale en banlieue de Montréal. L’été, les tables sont déplacées dehors sur la pelouse pour permettre à la quinzaine de jeunes de se rassembler et d’organiser des tournois amicaux.

Dimi Luchev en compétition au championnat provincial de 2024. PHOTO: Katia Briand

Dans une mer de Lefebvre, de Cloutier et de Bouchard, les Luchev ne passent pas inaperçus. Les deux adolescents s’encouragent avant chaque match, leurs discours de motivation prononcés en bulgare. La famille Luchev a immigré de la Bulgarie lorsque Marcheli avait 6 ans. Dimi et Bogy ont eu la chance de rencontrer le champion bulgare de tir au poignet Krasimir Kostadinov dans leur ville natale de Tutrakan. Ils s’inspirent maintenant de la méthode perfectionnée par l’athlète pour construire leur propre routine d’entraînement. Trois sessions de deux heures, matin, midi et soir. Des entraînements en force qui appliquent un maximum de tension sur les tendons, pour se reposer seulement la semaine avant une compétition.

« Ready, go » : la commande de départ est répétée au début de chaque match. Dans le sous-sol de leurs parents, Dimi et Bogy se le répètent de façon méditative avant chaque joute. Ce soir, leurs amis Jasmin Loranger et Alexandre Coutu se joignent aux frères pour l’entraînement. Une série de matchs qui se succèdent pendant deux heures, entrecoupés de pauses et d’exercices de musculation. En compétition, deux arbitres sont assignés à chaque table. Un ferriste se fait éliminer après deux fautes, par exemple si son coude glisse hors du coussin ou après un faux départ.

La discipline requise d’un athlète n’est pas étrangère aux parents Luchev. Dans leur jeunesse, Ognyan fut lutteur, et Radmila championne de sprint. Les compétitions de leurs fils représentent une opportunité de passer du temps en famille. Marcheli et ses parents ne manquent jamais les compétitions des deux adolescents, même lorsque celles-ci les mènent à l’international, comme au Kazakhstan en 2023. La mère se désole que dans leur pays natal, la pratique sportive de ses fils serait subventionnée par le gouvernement, et ceux-ci seraient récompensés pour leurs victoires. Le tir au poignet n’est pas officiellement reconnu en tant que sport en Amérique du Nord, bien qu’il le soit dans plusieurs pays d’Europe.

Marcheli Lucheva (à partir de la gauche), Bogy et Dimi Luchev. PHOTO: Katia Briand

Marc-André Campeau travaille d’arrache-pied depuis maintenant plus d’une décennie pour augmenter la visibilité du sport. Un travail entièrement bénévole qu’il exerce en parallèle de son emploi à temps plein. Le père de famille parle avec passion de l’impact de cette activité dans la vie des jeunes qui la pratiquent. Il attribue d’ailleurs sa popularité grandissante sur la scène amateur à un haut taux de participation au niveau junior, c’est-à-dire chez les adolescent.es.

Le projet le plus ambitieux de Campeau : intégrer le tir au poignet aux programmes Sport-études québécois. Selon lui, il est primordial d’encourager les jeunes athlètes à poursuivre leurs études en parallèle de leur pratique sportive. Le tir au poignet est un sport largement accessible financièrement, puisqu’il ne requiert pas d’équipement. Malheureusement, Campeau doit constamment se battre contre une lourde bureaucratie avec peu de moyens. La reconnaissance du tir au poignet en tant que sport officiel lui donnerait la crédibilité nécessaire pour avancer dans ce projet, en plus de lui donner accès à des subventions gouvernementales.

Alexandre Coutu et Bogy Luchev en session d’entraînement après l’école. PHOTO: Katia Briand

Les garçons prennent enfin une pause d’entraînement pour se rassembler autour de pizzas commandées par Radmila. Le sous-sol de banlieue reprend une allure plus conventionnelle. Marcheli insiste pour que je sache que le sport de ses frères est inclusif. En dehors de leur banlieue tranquille et des clubs amicaux fréquentés par Bogy et Dimi, elle a pu voir des réalités différentes de la situation privilégiée de ses frères. Elle a vu des hommes aux prises avec des dépendances et en situation d’itinérance s’adonner au sport et trouver une communauté. Jasmin ajoute que le sport est accessible aux personnes en situation de handicap, une catégorie leur étant réservée parfois en compétition: « c’est important de le mentionner. Le sport unit, ça peut sauver des vies ».

C’est ce que les garçons préfèrent de leur sport. Tous sont actifs depuis l’enfance et ont pratiqué différentes disciplines telles que la natation, l’athlétisme, le basketball, le karaté. Ils ont choisi le bras de fer. Jasmin me raconte : « c’est un sport où tu connectes avec la personne. C’est une lutte, mais tu prends la personne par la main et tu la tires vers toi ».

Jasmin Loranger et Dimi Luchev. PHOTO: Katia Briand

Author

Katia est photographe, autrice, cinéaste occasionnelle et ex-championne de dictée.

Katia is a photographer, writer, occasional filmmaker and former dictation champ.

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