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Le capital de l’admiration

Nos espaces culturels sont parasités par les riches et cela devrait nous enrager.

Après avoir pillé la quasi-totalité de nos ressources environnementales et sociales, les mieux nantis veulent plus que jamais capter l’attention qui était jusque-là réservée aux créateurs et créatrices.

Les Prix Gémeaux ont été créés pour « reconnaître l’excellence télévisuelle ». Comme mentionné dans la section « À propos » de leur site web, ils se veulent une vitrine de ce que l’industrie a de meilleur à offrir en écriture, en réalisation et en interprétation. 

Or, cette mission devient difficile à prendre au sérieux alors qu’on a ajouté cette année cinq nouvelles catégories entièrement déterminées par le vote du public, dont celle de la « Découverte de l’année ». C’est dans cette longue liste qu’a figuré Isabelle Gauvin, surtout connue pour être l’épouse du milliardaire Luc Poirier et pour son rôle de femme riche au sourire figé dans la série prédatoriale Vie$ de rêves — elle aussi en nomination dans la catégorie « Émission coup de cœur de l’année ».

Le parcours d’Isabelle Gauvin ne s’ancre dans aucune œuvre significative, et la posture que certains oseraient qualifier de « féministe » relève d’un simulacre. Ce qu’elle incarne correspond à une forme de féminisme de classe : une déclinaison élitaire, dépolitisée, qui confond émancipation et accès aux privilèges. Soyons francs : posséder de l’argent ne constitue pas un talent. Être riche n’est pas de la culture, c’en est même l’antithèse.

La semaine dernière, Isabelle Gauvin a diffusé une vidéo incitant ses abonnés à voter pour elle et pour l’émission Vie$ de rêves. Elle affirmait que « le pouvoir est entre vos mains », transformant ainsi sa triste nomination en appel à la consécration culturelle. Que ni elle, ni la série, n’aient accédé à la short list ne change rien : cette ouverture au vote du public fragilise la légitimité des prix. Présentés comme un geste démocratique, ces mécanismes fonctionnent comme une ludification : l’art est réduit à un concours de popularité et la reconnaissance symbolique se déforme sous le poids des logiques de réseaux et de visibilité.

Vous me direz que le Gala des Prix Gémeaux n’en est pas à sa première nomination discutable, mais le cas d’Isabelle Gauvin franchit selon moi un seuil révélateur. Il s’agit d’une femme qui exhibe sa fortune avec une vulgarité décomplexée, comme si l’accumulation bourgeoise pouvait à elle seule constituer un récit intéressant. Le sociologue Pierre Bourdieu l’a d’ailleurs établi : les classes dominantes convertissent la richesse matérielle en signe de distinction culturelle et en capital symbolique. Il disait aussi:  « Les riches achètent les médias pour donner leur message bien choisi aux pauvres. » 

Dans les médias traditionnels, on nous présente ces visages comme les symboles d’une vitalité culturelle. Ils incarnent plutôt la figure de proue d’un bateau qui sombre, révélant l’incapacité du milieu à se renouveler, à former l’intellect autant que le cœur et à assumer le risque sans lequel les arts ne peuvent exister.

Quand le Gala des Prix Gémeaux — dont la mission est de récompenser le talent d’ici — confond la visibilité sociale avec le travail artistique, il affaiblit l’espace symbolique qui permet à la culture de tenir. Celles et ceux qui écrivent, qui composent, qui créent dans des conditions précaires perdent la reconnaissance minimale dont ils ont besoin pour continuer. Rappelons que près d’un tiers des artistes vivent sous le seuil de la pauvreté, avec un revenu médian d’à peine 17 000 $ par année. 

La catégorie Prix du public est commanditée par Loto-Québec. Une société d’État qui prospère en grande partie grâce à la dépendance au jeu s’érige ici en garante de la reconnaissance culturelle. Le parallèle est saisissant : la loterie entretient l’illusion d’un gain possible, tandis que le « Prix du public » nourrit l’illusion d’une participation citoyenne. Loto-Québec n’a pas besoin de cette visibilité : elle détient déjà le monopole du jeu dans la province. Pourquoi investir dans une catégorie qui met de l’avant des personnalités connues, plutôt que de soutenir directement les artistes par un meilleur financement du Conseil des arts et des lettres ou des institutions culturelles ? 

Mais il s’agit d’une tendance plus large. Le vedettariat assiège le monde des arts depuis longtemps. Cependant, il est préoccupant de constater que les personnes les plus riches et influentes s’approprient maintenant notre sphère culturelle. Si l’on retire à l’art sa densité, son existence et ce qu’il représente pour le réduire à un concours de célébrité, il ne faut pas s’étonner que ceux qui incarnent les caractéristiques de la vacuité s’en emparent. 

Nous fabriquons ainsi une catégorie d’« artistes » dont la pratique ne repose en rien sur le talent, mais plutôt sur l’appréciation du public et le rayonnement médiatique, et ce, en dépit du manque de substance. Dans dix ou quinze ans, y aura-t-il encore des comédiennes et des comédiens, ou simplement des gens influents et populaires?

Les riches s’obstinent à se présenter comme des artistes mais ils ne sont guère plus que les fameuses boules tirées par Loto-Québec : numérotées, creuses, blanches et parfaitement interchangeables. Les institutions elles-mêmes, déjà fragilisées par le désamour du public, voient leur crédibilité s’éroder de jour en jour. Et c’est toute la chaîne de valeur culturelle qui se délite.

Cette logique de vedettariat institutionnalisé nous dit quelque chose d’essentiel sur l’état de nos espaces culturels : plus l’apparat prend le dessus, plus l’art véritable se fait discret, presque absent. Et pourtant, c’est là que réside la culture, celle qui ne cherche pas qu’à plaire mais aussi à transformer. Celle qui ouvre des brèches au lieu de se tortiller devant le miroir social. 

C’est aussi dans cet interstice, loin des galas et de la publicité ciblée, que s’inscrit le travail littéraire de Martine Delvaux, dont je lisais le plus récent ouvrage lorsque les nominations des Gémeaux ont été annoncées.

Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent (Héliotrope, 2025) est un récit intime et lumineux qui parle à la fois d’amour et d’écriture, de cette tension inévitable entre la perte et le gain. Le texte, tel une nuée fulgurante, laisse derrière lui une traînée qui permet une profonde réflexion:

L’amour, le grand amour, le coup de foudre nous

échappe, il fuit, il ne résiste ni au présent ni au passé.

Voilà ce que je peux écrire aujourd’hui et que je ne

savais pas écrire avant, malgré tout convaincue d’avoir

aimé, séduite par ce que je me racontais et qui ne col-

lait pas tout à fait à ce que j’avais vécu parce que j’y

tenais, je voulais sauver cette histoire. 

Dans ce livre, Martine Delvaux prend l’expérience la plus intime – l’amour, la conjugalité, l’écriture – et la déploie dans toute sa dimension politique. Elle montre comment ce qui semble appartenir au domaine du privé est immanquablement traversé par des structures collectives, par le venin du patriarcat, du capitalisme et de la colonisation. C’est ce regard perçant qui donne à son récit une telle densité. Comme elle l’écrit :

Et pourtant, rien n’était plus traditionnel que ce que

j’ai vécu après le mariage. La conjugalité allait déra-

ciner tout ce que la célébration avait planté. Je me

retrouverais dans un scénario connu, joué et rejoué

des millions de fois depuis toujours et partout dans

le monde, mais cette fois, les rôles principaux seraient

tenus par deux femmes dans un film écrit et réalisé

par la tradition des hommes. Parce que ce système s’est

immiscé partout depuis ses fondations, qu’il fait partie

de notre génome, qu’il décide de tout même quand on

a l’impression d’en avoir fini avec lui. Ça dure depuis

le début du capitalisme, érigé sur le dos des centaines

de milliers de femmes tuées en tant que sorcières et

sur le corps de toutes celles qui, depuis, ont été mises à

mort pour toutes sortes de raisons qui font qu’­Amnistie

internationale demande qu’en 2024 soit reconnu le

concept d’apartheid fondé sur le genre. Ça dure depuis

la colonisation et le génocide de deux cents millions

de personnes issues des Premières Nations, depuis la

déportation de millions de personnes subsahariennes

dans le cadre de l’esclavage colonial sur le continent

américain.

Delvaux rédige à partir de la douleur, de la mémoire et de ce que le lien, dans ses formes les plus complexes, peut laisser comme traces. Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent raconte une histoire couchée sur papier il y a dix ans pour la dire autrement, avec toute la lucidité que permet cette réouverture. C’est la sincérité de l’autrice qui rend la lecture à la fois exigeante et inspirante. On en ressort transformé, puis habité par ce goût particulier que seule l’excellente littérature procure : celui de recommencer à écrire.

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Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

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