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Le Devoir de transparence

Après avoir exposé des témoignages d’intimidation, Le Devoir a déréférencé sa propre enquête sur Jasmin Roy. Quelques mois plus tard, le journal offre une vitrine publicitaire à la fondation Isabelle et Luc Poirier, lui ayant succédé.

GRAPHIC: Justin Khan

NDLR: Marie-Élaine Guay a déjà travaillé avec Le Devoir en tant que pigiste.

Le Devoir a-t-il enterré l’une de ses propres enquêtes à la demande d’une fondation liée à l’un des hommes les plus riches du Québec?

En février 2025, Le Devoir publie une série de quatre textes d’enquête consacrés à la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais et à sa gouvernance. Les textes, signés par des journalistes du quotidien, abordent notamment les zones grises entre intérêts personnels et charité, des accusations d’intimidation et de comportements agressifs visant Jasmin Roy, ainsi que des cas de favoritisme allégué au ministère de l’Éducation. L’un des articles, intitulé « Jasmin Roy, d’intimidé à intimidateur », soulevait des questions sur le comportement de Jasmin Roy, décrit comme « irrespectueux », « agressif » et « harcelant » par plusieurs personnes qui l’ont côtoyé.

Dans une entrevue accordée à Sophie Durocher sur QUB radio le 8 avril 2025, Jasmin Roy réagit à la série d’articles du Devoir en affirmant que, durant les échanges avec les journalistes, il s’est senti « intimidé » et « harcelé », parlant d’« interrogatoires » et de demandes répétées sur une période d’environ un mois. Il soutient qu’à la suite de communications jugées sérieuses, la fondation a mandaté une firme externe pour vérifier les allégations, et qu’il s’est retiré du conseil d’administration afin de ne pas influencer le processus. Roy évoque aussi la possibilité de recours juridiques, disant que l’organisation « considère toutes les options » et que « beaucoup d’options » demeurent « sur la table », « même avec le Devoir ».

Quelques mois plus tard, soit à la mi-novembre 2025, la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais change de nom pour devenir la Fondation Isabelle et Luc Poirier. Luc Poirier, homme d’affaires et membre du conseil d’administration depuis plusieurs années, en devient l’un des nouveaux visages.

Selon le communiqué de la fondation, le 1er décembre 2025, Jasmin Roy, fondateur et président-directeur général, « conservera son rôle pour assurer une continuité en douceur et poursuivre son travail sur la mission de vie qu’il s’est donnée, aux côtés d’Isabelle Gauvin et de Luc Poirier, dans un esprit d’innovation et d’ouverture. »

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Entre février et novembre 2025, l’enquête du Devoir intitulée « Jasmin Roy, d’intimidé à intimidateur » cesse d’être indexée* par les moteurs de recherche. Une recherche par mots-clés sur Google ou Bing ne mène à aucun résultat, même si le texte demeure accessible sur le site du journal. L’examen du code source de la page révèle la présence de la balise « noindex », une instruction empêchant l’indexation du contenu par les moteurs de recherche et le rendant invisible au grand public sans lien direct. Aucune mention publique ne précise les raisons de cette désindexation.

*La désindexation ou le déréférencement est la suppression volontaire d’une entrée parmi les résultats de recherche générés par un moteur de recherche.

Le samedi 13 décembre 2025, Le Devoir publie un publireportage mettant de l’avant la mission de la Fondation Isabelle et Luc Poirier, présentée comme un organisme voué à la promotion du mieux-être et de la bienveillance. 

Sur ses réseaux sociaux, la fondation remercie le journal d’avoir « publié gracieusement » l’article. Sous la publication, une lectrice écrit : « Ils n’ont pas publié gracieusement, c’est un contenu publicitaire payé. Il n’y a rien de mal là-dedans, mais faudrait juste appeler un chat un chat. » La fondation lui répond : « C’était bien gratuit! » Pourtant, la capture d’écran jointe à la publication montre clairement la mention « contenu publicitaire » en haut et en bas de page. Au moment d’écrire ces lignes, les commentaires cités ci-dessus, ainsi que plusieurs autres soulevant des questions sur les liens entre la fondation et Le Devoir, avaient été supprimés.


Publication sur les réseaux sociaux de l’article de la Fondation Isabelle et Luc Poirier publié dans Le Devoir et commentaires des utilisateurs.

Dans ce contexte, la désindexation d’une enquête suivie de la publication d’un publireportage – dont la valeur marchande avoisinerait les 10 000 $ – favorable à la même organisation soulève un enjeu de transparence et d’indépendance éditoriale. La responsabilité d’un média ne se limite pas à produire de l’information ; elle consiste aussi à en préserver l’accès, la traçabilité et la clarté. Dans un climat de méfiance croissante envers les institutions médiatiques, de tels choix éditoriaux doivent être examinés.

La proximité temporelle entre la désindexation de l’enquête et la publication du publireportage soulève des questions quant à la possibilité d’un règlement ou d’une entente non divulguée entre les deux parties. Selon nos informations, la Fondation Jasmin Roy aurait adressé une mise en demeure pour diffamation au Devoir à la suite de la série d’enquêtes. 

Contacté par The Rover, le Syndicat de la rédaction du journal Le Devoir indique être « préoccupé par la publication de la Fondation Isabelle et Luc Poirier (anciennement la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais) ».

Le Syndicat confirme avoir « entrepris une démarche auprès de l’Employeur dans ce dossier », sans pouvoir commenter davantage à ce stade-ci, selon sa vice-présidente, Isabelle Porter.

The Rover a consulté Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM et spécialiste des enjeux liés aux technologies numériques, au journalisme et à la désinformation, afin de mieux comprendre la rareté de la désindexation d’un texte journalistique.

Après avoir analysé l’ensemble des articles publiés par Le Devoir en 2025, il a relevé que seulement 0,64 % d’entre eux contenaient la balise noindex, soit 135 articles sur plus de 25 000, dont 25 signés par des journalistes du Devoir. Selon lui, la désindexation d’un article journalistique demeure une pratique extrêmement inhabituelle, généralement réservée à des contenus importés d’autres médias, comme ceux du New York Times, et non à des enquêtes originales produites par la rédaction.

Selon lui, le recours à la balise noindex dans ce contexte est particulier.

« Je veux dire, si t’as fait une erreur, ça peut arriver que les médias se font poursuivre et que de retrancher un article fait partie de l’entente.

On fait pas ça, enlever un article (sans fondement). Les journalistes dans le passé se sont battus pour ça. Bref, les propriétaires ne se mêlent pas dans le contenu de la rédaction. Ça c’est un principe que les journalistes ont défendu pendant des générations.

En quelque part, de mettre un noindex sur l’article, c’est de pas faire confiance à ses troupes. »

L’expert a également effectué le même exercice pour La Presse. Dans ce cas, il a constaté que les seuls articles désindexés provenaient de contenus importés de médias tiers, notamment du Washington Post et de Bloomberg, et non d’enquêtes faites “maison”.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec rappelle que « les informations d’intérêt public doivent circuler librement et en tout temps » et que les journalistes « servent l’intérêt public et non des intérêts personnels ou particuliers ». Le Devoir adhère au Conseil de presse du Québec, dont la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard, siège au conseil d’administration. L’article 6.1 du Guide de déontologie du Conseil stipule que « les médias d’information ne laissent, en aucun cas, leurs intérêts commerciaux, politiques, idéologiques ou autres primer sur l’intérêt légitime du public à une information de qualité ». 

Dans ce contexte, la désindexation d’une enquête suivie de la publication d’un publireportage – dont la valeur marchande avoisinerait les 10 000 $ – favorable à la même organisation soulève un enjeu de transparence et d’indépendance éditoriale. La responsabilité d’un média ne se limite pas à produire de l’information ; elle consiste aussi à en préserver l’accès, la traçabilité et la clarté. Dans un climat de méfiance croissante envers les institutions médiatiques, de tels choix éditoriaux doivent être examinés.

Le Devoir et la Fondation Isabelle et Luc Poirier n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue ni à une série de questions écrites transmises dans le cadre de cette enquête.

Les journalistes ayant signé l’enquête originale n’ont pas souhaité commenter et nous ont référés à leur syndicat.

Parmi les questions demeurées sans réponse figurent notamment celles concernant les raisons ayant mené à la désindexation de l’article « Jasmin Roy : d’intimidé à intimidateur », l’existence ou non de démarches juridiques à la suite de sa publication, ainsi que la nature exacte des échanges ayant précédé la publication du publireportage de décembre 2025.

The Rover a également demandé qui, au sein du Devoir, détient l’autorité de décider de la désindexation d’une enquête originale, et selon quel processus interne une telle décision est prise.

Des questions subsistent aussi quant aux liens financiers potentiels entre le journal et certains acteurs associés à la fondation, notamment à savoir si Sophie Desmarais est, ou a été, une donatrice majeure du Devoir, et quelles garanties d’indépendance éditoriale s’appliquent dans de telles situations.

En octobre 2023, Le Devoir a obtenu le statut d’organisme journalistique enregistré (OJE). À ce titre, et par souci de transparence, la question de la divulgation de l’identité de ses donateurs majeurs se pose aussi, comme c’est le cas pour d’autres organismes bénéficiant de ce statut.

Enfin, nous avons demandé si Le Devoir reconnaît que ce type de séquence est susceptible de créer un précédent, dans lequel des acteurs puissants ou bien connectés chercheraient à limiter la visibilité de reportages critiques.

Des inquiétudes selon lesquelles cet épisode pourrait être perçu comme une capitulation face à des intérêts influents persistent.

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Authors

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

Christopher used to work for Postmedia; now, he works for you. After almost a decade at The Montreal Gazette, he started The Rover to escape corporate ownership and tell the stories you won’t find anywhere else. Since then, Chris and The Rover have won a Canadian Association of  Journalists award, a Medal of the National Assembly, and a Judith Jasmin award — the highest honour in Quebec journalism.

Comments (7)
  1. Dans son texte diffamatoire contre Jasmin Roy, Pineda cite l’organisme Dis Son Nom et plusieurs fonctionnaires du gouvernement, des personnes qui ne sont pas autorisés à parler aux médias. Ce genre de « sources » n’est pas permis. Les femmes anonymes derrière Dis Son Nom ont été arrêtées pour harcèlement, et les fonctionnaires ayant participé à l’enquête, renvoyés. De faux témoins ne peuvent contacter une journaliste dans le but de fabriquer de la preuve diffamatoire, ce pourquoi l’article a été désindexé.

  2. Bonjour, désolé mais votre article n’a pas de sens vu que la publicité est gratuite et que j’ai eu des attestations le prouvant. Cela détruit en quelque sorte votre long argumentaire.

    • Pourquoi la publicité est gratuite ? Le devoir offre des pages gratuitement ? Si oui, alors à qui d’autre a-t-il offert ce genre de privilèges et à partir de quels critères?
      Ça ressemble plutôt à une entente pour éviter une poursuite en diffamation, le hobby préféré de Jasmin Roy

  3. Cette nouvelle ne me surprend pas.
    Je parle ici à titre d’ex-chroniqueur vin au journal Le Devoir.
    La direction décidait il y a près de deux ans maintenant de supprimer ma chronique vin après plus de 30 ans d’intégrité et de loyaux services.
    J’ai souvent averti de mon côté la direction du Devoir de potentiels conflits d’intérêts en matière de vin dans ses pages sans qu’elle ne daigne me répondre.
    Un conflit d’intérêt persiste toujours aujourd’hui avec une nouvelle chronique vin revampée.
    Pour le dire simplement, c’est pitoyable
    jean aubry

    • Je me désole de la fin de votre chronique. Même si je ne bois plus depuis des années, vos beaux textes me réchauffait le ventre comme une lichette de Macallan 12 ans.

  4. Merci pour cet article.

    Je bifurque un peu, et vous amène sur une autre piste.

    Il y a quelques temps, Luc Poirier et sa conjointe participe à une retraite de luxe organisé par Olivier Paré, pdg de AVEGO, et ils sont partout sur les réseaux d’AVEGO.
    Hors, M. Paré est en procès actuellement, 6 chefs d’accusation, dont harcèlement, agression sexuelle. J’aimerais beaucoup voir M. Poirier et sa femme Isabelle répondre à la question qui tue (comme dirait l’autre) Étant donné votre implication contre le harcèlement dans votre nouvelle fondation, que ferez-vous de votre lien avec Olivier Paré ? Assisterez-vous à son procès ? La victime bâillonnée, elle, a été questionnée pendant 4.5 jours, et ses témoins ont été entendus. Monsieur Paré revient en cour le 2 février 2026 à Québec.
    Le procès pour agression sexuelle d’un entrepreneur bien en vue de Québec encore reporté | JDQ https://share.google/UuFQTY0bw8gxv5wFO
    «J’ai tellement dit non», affirme la plaignante au procès du coach en entrepreneuriat Olivier Paré | JDQ https://share.google/MzQOiIewiCBcopGe3

    • Oh que je suis en accord avec vous sur ce point, aussi le meme homme Olivier Paré dans le podcast de cette retraite justement en Grèce, Luc Poirier sa femme et Olivier Paré ont rie d’une femme qui aurais été hospitaliser en psychiatrie riant de sa detresse , mur pour cette fondation , je crois pas il exploite meme la vie des gens malade

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