Le refus de l’asile à Ranjit Singh
Militant pour le mouvement indépendantiste sikh de l’État du Pendjab, au nord de l’Inde, Ranjit Singh fuit les persécutions policières pour trouver refuge au Canada en 2019. Il y a deux semaines, sa demande d’asile est rejetée et sa déportation prévue le vendredi 6 mars 2026.

Sous un ciel d’étain, le nez rougi par le vent glacial, Ranjit Singh presse le pas pour rejoindre l’immeuble abritant le bureau de la députée libérale Marjorie Michel à Montréal.
À l’intérieur, il découvre une dizaine de personnes ayant répondu à l’appel au rassemblement du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (IWC-CTI). L’organisme communautaire l’accompagne depuis la réception d’une lettre d’expulsion par celui dont la vie est menacée dans son pays d’origine. Près des ascenseurs, trois policiers montent la garde.

Turban bleu sur la tête, mains jointes en signe de gratitude, Ranjit Singh esquisse un sourire timide et salue les personnes présentes. Des soutiens d’autant plus précieux qu’à la dernière minute, la pression a payé : l’expulsion est suspendue. Mais pour un mois seulement… Une « bonne nouvelle » apprise la veille au soir du rassemblement du 5 mars, au moment même où il aurait dû fermer ses valises.
« Ce n’est absolument pas une victoire à long terme. C’est une annulation temporaire pour nous donner un peu de temps pour définir une stratégie sur la façon de le garder ici
», tempère Mostafa Henaway, organisateur communautaire au CTI et chercheur en droits humains à l’université Concordia. L’organisme a déposé une demande d’ajournement auprès de la députée, qui a accepté de la transmettre au ministère de l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. « Un mois, ce n’est rien. Rien du tout », insiste-t-il.
Regard dans le vague, traits tirés par les nuits sans sommeil, Ranjit Singh porte le poids de ce sursis précaire. À 56 ans, l’enjeu est vital pour l’homme dont même le juge qui a statué sur sa demande d’asile reconnaît qu’il serait en danger s’il retournait vivre au Pendjab. « Le juge l’a trouvé crédible en tant que réfugié, il considère qu’il ne serait pas en sécurité au Pendjab, mais il estime qu’il pourrait vivre à New Delhi », dénonce Mostafa Henaway. Une décision difficile à comprendre quand on sait que ces deux lieux ne sont séparés que par quelques centaines de kilomètres.
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Le prix d’un engagement politique
L’histoire de Ranjit Singh commence sur les terres grasses du Pendjab. Là-bas, il est un agriculteur respecté, chef de son village, qui décide de s’impliquer en politique. Pendant des années, Ranjit milite pour le Parti du Congrès National Indien. Puis, lassé des luttes intestines, il change de camp pour soutenir le parti né en 2012 à la suite d’un mouvement anti-corruption : l’Aam Aadmi Party (AAP). À l’époque, le Parti du Congrès dominait la région où habitait Ranjit Singh. Le député local, « un homme riche et influent », aurait vu ce départ comme un affront personnel.
« La police m’a arrêté sous son influence », raconte Ranjit, la voix frêle. « Ils m’ont torturé et ont pris ma signature sur un papier blanc ». Après deux jours d’hospitalisation pour soigner ses blessures, il décide de s’enfuir vers le Canada où vit son frère.
Arrivé avec un visa de visiteur en 2019, Ranjit espère que la situation va s’apaiser en Inde et qu’il pourra retrouver sa maison. « La COVID est arrivée, ma famille restée là-bas était harcelée par la police depuis mon départ, et j’ai compris que la demande d’asile était la seule option qui me restait », confie le père de deux garçons aujourd’hui âgés de 13 et 18 ans. Il dépose donc un dossier d’asile en 2021.
Sans support légal, parlant mal anglais et pas du tout français, Ranjit Singh se heurte aux rouages de l’immigration canadienne. Lors de son audience devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, il perd pied. « Je prends des médicaments pour la dépression et, à cause des effets secondaires, j’ai tendance à oublier des choses et à avoir du mal à réfléchir », explique-t-il. L’audience, prévue pour durer cinq heures, devient un calvaire. Sous le poids du traumatisme et des pertes de mémoire, il dit avoir omis des détails cruciaux. Le juge le trouve crédible, mais rejette sa demande.

Pour Ranjit, c’est une condamnation déguisée. « Je ne peux me cacher nulle part en Inde, ils sauront toujours me trouver. » Sans réseau, sans famille à New Delhi, et avec un profil de militant fiché par la police nationale, il a peur d’être arrêté dès son arrivée en Inde.
L’affaire de Ranjit Singh met en lumière les contradictions de la diplomatie canadienne et du système d’asile. Selon Mostafa Henaway, c’est un exemple parmi tant d’autres, du durcissement de la politique d’immigration du gouvernement Carney.
Un jugement « hypocrite »
Mostafa Henaway dénonce le motif de refus de la demande d’asile de Ranjit Singh. Selon le chercheur, il s’agit d’une « stratégie de réinstallation interne hypocrite et de plus en plus courante », qui répondrait à des intérêts diplomatiques au détriment des droits humains. « Comment peuvent-ils affirmer que quelqu’un sera en sécurité en Inde alors qu’ils reconnaissent que le gouvernement indien tue des opposants politiques ici même, au Canada ? » s’offusque-t-il.
L’organisateur communautaire fait ici référence au fait que l’ancien premier ministre canadien Justin Trudeau a publiquement accusé New Delhi d’avoir commandité l’assassinat du leader sikh, Hardeep Singh Nijjar, en Colombie-Britannique, en juin 2023. Une affaire qui a provoqué une crise diplomatique entre les deux pays, jusqu’à l’élection de Mark Carney l’année dernière.
Le nouveau premier ministre a en effet renoué les relations avec le gouvernement de Narendra Modi avec lequel il vient de conclure une dizaine d’accords commerciaux la semaine dernière. Un changement de ton vécu comme une trahison par la communauté sikhe du Canada, dont fait partie Ranjit Singh. Comme Hardeep Singh Nijjar, c’est son militantisme en faveur du mouvement pour le Khalistan, l’entité étatique proposée dont la création est souhaitée par une partie de la communauté sikhe au Pendjab, qu’il a poursuivi en faisant du bénévolat à Ottawa, qui lui vaut des menaces de représailles dans son pays.
Selon Mostafa Henaway, le rejet de la demande d’asile de Ranjit Singh doit également se lire à la lumière du contexte canadien en matière d’immigration.
« Nous voyons de la part du [premier] ministre un virage très dur, similaire à ce qui se passe en Europe et aux États-Unis. Les libéraux ne font cela que parce qu’ils pensent que leurs politiques d’immigration étaient impopulaires », analyse le chercheur.
Pourtant, il rappelle que derrière les chiffres et les sondages, il y a des hommes comme Ranjit qui travaillent à Dollarama, paient leurs taxes et cherchent simplement à dormir sans la peur au ventre.
Une fois le rassemblement dispersé, une poignée de militants du CTI se réfugie dans un café voisin pour échapper au vent. L’ambiance n’est pas à la célébration, on prépare déjà la suite.

Assis à une table, le front plissé par des rides d’inquiétude, Ranjit Singh semble parfois absent. « Je ne dors pas plus de trois à quatre heures par nuit », souffle l’homme à la longue barbe grisonnante. Malgré tout, sa résilience reste intacte, il dit se battre pour sa femme et ses enfants, dont le plus âgé est à son tour menacé par la police indienne depuis qu’il a atteint sa majorité.
Sa dernière chance ? Une demande humanitaire. « C’est un processus long, complexe, dont l’issue est incertaine, mais c’est la seule option qu’il nous reste », assure l’organisateur communautaire. Grâce au CTI, Ranjit Singh dispose désormais du support indispensable d’un avocat pour entamer une démarche aussi complexe et constituer un dossier solide en moins de 30 jours. Le compte à rebours est lancé.
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