Le Turbo Haüs et le combat pour l’âme culturelle de Montréal
La politique de la vie nocturne de l’administration de Valérie Plante se fait attendre.

Sergio Da Silva, co-fondateur de Turbo Haüs, s’exprime après avoir reçu une plainte concernant le bruit qui met en péril l’avenir de son entreprise. PHOTOS: Julien Lamoureux
Dans le calme de son loft, au deuxième étage du Turbo Haüs, le bar et salle de spectacle qu’il a cofondé, un Sergio Da Silva un peu exaspéré s’épanche sur l’état de la scène culturelle à Montréal.
« C’est un écosystème vraiment fragile qui s’est créé ici et qui a été nourri sur une longue période. Tu ne peux pas juste arriver ici et déranger cet écosystème avec de la bullshit. »
Un exemple de la bullshit à laquelle le coloré personnage fait référence, c’est une plainte de bruit du voisinage qui a mené à un avertissement de la part de Ville de Montréal.
« Veuillez prendre note que les personnes morales qui contreviennent au présent règlement sont passibles d’une amende de 1 500 à 12 000 $ », indique le courriel, que Da Silva, fidèle à son habitude de grande gueule sur les réseaux sociaux, a publié sur Instagram.

12 000 $, ça représenterait quoi pour lui et pour son établissement? « Oh, fuck that. Ce serait la fin. C’est presque toutes mes ventes de la semaine. C’est mon salaire, c’est le salaire de l’équipe. C’est tout qui s’en va. Pourquoi? Parce qu’une seule personne n’est pas contente. »
Depuis, la poussière est (un peu) retombée. Il n’y a pas eu d’autres plaintes, et deux représentants de la ville sont venus le rencontrer pour discuter de tout ça. Mais pour Da Silva, la menace est encore présente — pour son bar et pour toute la culture underground qui caractérise selon lui la métropole.
De DIY à bar bien établi
Il y a 10 ans, le Turbo Haüs était un espace underground et do it yourself installé sur la rue Saint-Antoine, dans le centre-ville, se remémore Da Silva. « On a parti une organisation à but non lucratif qui avait le droit de demander des licences de mariage, et on utilisait ces licences-là pour vendre de l’alcool. »
Le bâtiment a dû être détruit, alors le Turbo a déménagé dans Saint-Henri. « C’est un quartier très résidentiel. Les voisins nous en voulaient parce qu’ils voyaient des gens en train de faire l’amour dans leur jardin, et ils disaient : “C’est votre faute!” » affirme-t-il, sourire aux lèvres.
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En 2018, le bar, où sont présentés des spectacles en tout genre, mais qui est particulièrement reconnu pour ses soirées avec punk et métal, a donc déménagé dans un secteur qui allait bientôt être absorbé par le Quartier des spectacles, sur Saint-Denis, dans la côte entre Sherbrooke et Ontario.
Le cofondateur a une vision très claire de ce qui caractérise un établissement comme le sien. « Pour moi, un bar qui présentent des événements, c’est un espace communautaire. Ce n’est pas juste une place pour sortir, se saouler et se défoncer. Ça sert à rencontrer des gens qui font les mêmes choses que toi, à monter des groupes, à se parler, à apprendre les uns des autres. »

La scène du Turbo Haüs, où de nombreux groupes émergents de punk et de métal on joué devant un public enthousiaste. PHOTO: Julien Lamoureux
C’est pourquoi il dit vouloir bien faire les choses : les spectacles doivent toujours être finis à 23h tapantes; il a mis des dizaines de milliers de dollars pour insonoriser la salle; les deux logements directement au-dessus sont le sien et un appartement réservé aux artistes en visite, pour éviter les plaintes.
La porte arrière du loft de Da Silva donnait autrefois sur un stationnement, qu’on pourrait aisément qualifier de voisin idéal pour une salle de spectacle. Le quarantenaire me montre ce que cache désormais cette porte : le couloir du nouvel immeuble à logement construit là pendant la pandémie. Et, à environ 8 pieds, la porte d’un appartement.
C’est d’un de ces nouveaux logements que vient la plainte – et, plus largement, la menace à la survie de son institution – assure-t-il.

Derrière le Turbo Haüs, un immeuble d’appartements a été construit durant la pandémie. PHOTO: Julien Lamoureux
Montréal Punk City
Chance Hutchinson, 39 ans, est arrivé à Montréal en 2010 après avoir grandi à Moncton, dans les Maritimes, et avoir vécu à London, en Ontario. Il raconte qu’il a suivi sa copine de l’époque ici, mais que c’était en partie juste une excuse pour enfin habiter dans une ville qu’il aimait déjà beaucoup.
Il avait eu l’occasion de visiter la ville pendant des tournées avec différents groupes. « C’est un endroit spécial. L’ambiance de Montréal est difficile à décrire. J’ai toujours su que je voulais être ici », affirme-t-il.
En 2016, il fonde PRIORS, groupe punk qui roule sa bosse depuis. Un Canadien errant qui s’installe à Montréal pour faire de la musique, profiter de son atmosphère ouverte et de son faible coût de la vie, c’est une histoire entendue des millions de fois.
« À mon arrivée, je travaillais dans un centre d’appel. J’ai fait ça par intermittence pendant huit ans. Ce n’était pas le meilleur emploi, mais je travaillais avec des musiciens; le centre était dirigé par un des gars de BARF. C’était tous des métalleux et des gens du monde artistique. Mon loyer était de 660 $ et je le partageais avec une autre personne », se rappelle le chanteur.
En 2014, il vivait dans le Plateau-Mont-Royal, dans un coin « fou ». « C’était un coin chaud, et j’ai emménagé là parce que je voulais faire la fête. » Maintenant, il s’est assagi et habite avec sa femme à Châteauguay, qui n’est pas tout à fait une mecque de la musique punk.

« J’ai fait une crise de la trentaine. J’ai arrêté de boire », raconte Hutchinson.
Bref, il a choisi de quitter les zones animées de la ville quand sa vie a changé plutôt que d’espérer que ces endroits-là changent avec lui. « Les gens doivent faire leurs recherches. Je ne sais pas à quoi les gens pensent en venant habiter près du Turbo Haüs et en se plaignant du bruit à la police… »
Da Silva abonde dans le même sens, avec quelques sacres en plus. « Va fucking vivre ailleurs. Ne fais pas obstruction à une entreprise bien établie qui contribue à la culture de la ville. »
Changement de mentalité
« On célèbre l’individualisme au détriment de lieux qui servent la collectivité. »
Pour Mathieu Grondin, directeur général de MTL 24/24, un organisme de développement de la vie nocturne, il existe une manière bien simple de protéger les salles de spectacle comme le Turbo Haüs : adopter le principe d’agent de changement.
En gros, c’est l’idée selon laquelle la personne qui cause un changement doit être responsable de limiter ses irritants. Si un promoteur veut ouvrir un club dans un quartier résidentiel, il doit insonoriser son immeuble correctement; et si un immeuble est construit dans un ancien stationnement, les bars et salles des environs ne devraient pas avoir à modifier leurs activités pour cette raison.
« L’agent de changement, c’est un principe, insiste Grondin. [Si un litige arrive] sur le bureau d’un juge, il faudrait qu’il tienne compte de ce principe-là. Ça veut pas dire que ça empêche les plaintes de bruit. »

Ce grand défenseur de la vie nocturne est familier avec le cas du Turbo Haüs. « Il faut aller sur place pour saisir l’ampleur du vaudevillesque de la situation. Tu as un bar qui déménage de l’ouest, qui ouvre dans le Quartier des spectacles. Durant la pandémie, l’arrondissement laisse faire des constructions résidentielles. Derrière son building, maintenant, il ya des condos. Et ça serait à lui de se conformer… », laisse-t-il tomber, un peu tanné de devoir se répéter.
Projet Montréal promet une Politique de la vie nocturne depuis son arrivée au pouvoir, en 2017. À mi-chemin de son deuxième mandat, la politique n’est toujours pas publique, quoique ça pourrait changer cet hiver, selon Radio-Canada.
« Montréal est une ville festive et sa vie nocturne est un atout incomparable pour assurer la vitalité économique, ait déclaré une representative de la Ville de Montréal en réponse à nos questions. l’attractivité de la métropole et la réduction des méfaits. Notre administration expérimente depuis 2 ans différentes activités afin de déterminer les conditions permettant de satisfaire les besoins des noctambules et des établissements tout en offrant des milieux de vie de qualité aux résidents. »
« Notre future politique de la vie nocturne proposera notamment des ajustements au règlement sur le bruit pour mieux répondre à la mission des établissements, tout en continuant de protéger la qualité de vie des résidents. »
« On ne pourra pas attendre un autre trois ans avant d’avoir un plan d’action. C’est une course contre la montre pour protéger le milieu et la vitalité de la culture alternative », ajoute Mathieu Grondin.
Pour bien des gens dans ce milieu, la fermeture du Divan Orange, survenue au début du premier mandat de Valérie Plante, est encore une plaie ouverte, un traumatisme brandi comme l’exemple de ce qui ne doit plus arriver, et le présage d’une ville qui perd son unicité.
« Est-ce que je pense que Montréal va devenir une ville canadienne comme les autres? Non, l’art va prévaloir, c’est 100 % certain. » lance Hutchinson, optimiste. Mais il demeure inquiet pour ces lieux, comme le Turbo Haüs, qui font beaucoup avec des bouts de ficelle.
Da Silva n’est pas prêt d’abandonner, en tout cas. Même si des journées comme celles où il a reçu l’avertissement de la ville sont difficiles, « j’ai l’impression qu’il faut défendre [la culture alternative] à tout prix. »
Mais pourquoi?
« Personne ne se vante d’être allé au Centre Bell et d’avoir vu Bon Jovi. Ces mots ne sont jamais sortis de la bouche de quiconque. Mais je vous parie qu’il y a probablement 400 personnes encore à Montréal qui vous diront qu’elles ont vu Nirvana aux Foufounes en 1991. »

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