Les Perdants: un film coup-de-poing sur les failles du système électoral québécois
« La démocratie dite représentative ne l’est pas. »

En 2012, Jenny Cartwright accepte de devenir l’agente officielle d’un candidat indépendant aux élections provinciales du Québec. Son objectif n’est pas d’être élue mais de comprendre et explorer de l’intérieur les règles d’un jeu électoral qu’elle soupçonne déjà biaisé.
Quelques pancartes bricolées, une cravate empruntée, 119 voix récoltées et une certitude : quelque chose cloche. C’est là que germe Les perdants, un documentaire qui allait mettre près de dix ans à voir le jour.
Produit par l’ONF et lancé en ouverture des Rendez-vous Québec Cinéma en février dernier, Les perdants suit trois candidatures atypiques lors des élections de 2022 : celle de Renaud Blais, fondateur du Parti nul, d’Elza Kephart, candidate indépendante écologiste, et de Jean-Louis Thémis, chef du Parti culinaire du Québec. Aucun ne sera élu, mais tous participent à leur manière à ce que Cartwright appelle une « résistance citoyenne ». En documentant leurs campagnes marginales, le film met en lumière l’inégalité structurelle du processus électoral québécois — et les dangers qu’elle fait planer sur la démocratie elle-même.
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Ce regard critique, la cinéaste l’a affûté au fil d’un long parcours semé d’obstacles. Après une deuxième tentative en 2014, où elle et son équipe ne parviennent pas à récolter les 100 signatures requises pour officialiser une candidature, elle commence à se documenter plus systématiquement. Une version du projet est écrite en 2018, mais ne trouve pas les conditions de tournage adéquates. Ce n’est qu’en 2021 que le projet aboutit à l’ONF, pour un tournage lors des élections provinciales suivantes. Entre-temps, Cartwright a accumulé un dossier de recherche de 350 pages et mené une quarantaine d’entretiens avec des candidat·es marginalisé·es par le système. Elle se décrit aujourd’hui comme une research-based filmmaker — une cinéaste dont l’ancrage passe d’abord par la rigueur de l’enquête.
Ce n’est pas inhabituel qu’un documentaire prenne autant de temps à voir le jour, mais la réalisatrice a eu besoin de recul. Il fallait digérer, comprendre. Son constat est sans appel : « La démocratie dite représentative ne l’est pas. »
Le film appuie cette affirmation avec une précision chirurgicale. Cartwright cite les chiffres : aux élections de 2018, 60 % des personnes gagnant moins de 20 000 $ par an se sont abstenues. En 2018 comme en 2022, plus d’électeurs se sont abstenus que de personnes ayant voté pour le parti gagnant. Et la CAQ, présentée comme le choix majoritaire, n’a obtenu que 26,7 % des voix de l’électorat total. Des données qui racontent une autre réalité que celle mise de l’avant dans les discours politiques et médiatiques dominants.

Mais Les perdants n’est pas un documentaire désespérant. Il est au contraire traversé par une énergie de contestation joyeuse. On y trouve des gens qui refusent de se taire, qui inventent des formes d’intervention, qui tentent — souvent avec humour et obstination — de bousculer les règles. Pour Cartwright, perdre peut et doit devenir un acte politique. « Les élections sont souvent une façon pour les tiers partis et les candidat·es indépendant·es d’attirer l’attention sur des enjeux ignorés. Leurs campagnes peuvent être des grains de sable dans l’engrenage. »
Elle en sait quelque chose. Cette année, elle participe au Longest Ballot Initiative, un projet collectif où 91 personnes se présentent dans la circonscription de Pierre Poilievre. Le but ? Créer un bulletin de vote si long qu’il obligera les médias — et les électeurs — à se pencher sur les défaillances du mode de scrutin fédéral. « C’est une image forte. Le bulletin sera gigantesque. Peut-être que ça fera naître des conversations, en revenant du bureau de vote. Les avancées sociales sont obtenues en dérangeant, pas en votant. »
Il est incontestable qu’en rendant le bulletin visiblement absurde, le Longest Ballot agit comme un miroir déformant : il expose les lacunes du système de vote uninominal à un tour (first past the post) — un mode de scrutin archaïque où le gagnant remporte tout, même avec une minorité de voix.
Ce sont ces gestes — aussi poétiques que subversifs — qui irriguent l’univers de Les perdants. Cartwright ne croit plus au simple pouvoir du vote. Elle rêve plutôt d’assemblées citoyennes, de tirage au sort, de villages autogérés comme Marinaleda, de coopératives intégrales. Elle cite Ursula K. Le Guin : « We live in capitalism, its power seems inescapable — but then, so did the divine right of kings. » Ce qui semble immuable peut et devra, un jour, basculer.
À ceux et celles qui qualifient son regard de « désillusionné », elle répond du tac au tac : « Vaudrait-il mieux être illusionnée ? Vaudrait-il mieux que je sois illusionnée?! Il est impossible de changer les choses qu’on ne comprend pas, et je pense que mon film est utile à cet égard. Le savoir, c’est le pouvoir! Ce n’est pas un hasard si on interdit tant de livres. »
Et son film, alors ? Peut-il provoquer une bascule ? La réponse est peut-être déjà en marche : des spectateurs lui écrivent qu’ils veulent eux aussi se présenter pour des partis marginaux. D’autres lui disent qu’ils voteront différemment. Le plus grand espoir, c’est peut-être celui de comprendre que le jeu n’est pas neutre. Et que la lucidité peut elle-même être une arme.
Le documentaire Les perdants sera disponible en ligne gratuitement sur le site de l’ONF à partir du 24 avril, en version française et anglaise. À voir absolument, surtout avant de retourner aux urnes.
Les perdants https://www.onf.ca/film/les-perdants/
2025 1 h 37 min Documentaire
Un film de Jenny Cartwright
Avec Renaud Blais, Elza Kephart, Jean-Louis Thémis, Hugo Bonin, Catherine Dorion, Francis Dupuis-Déri, Idil Issa.

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