Lettre de Rozon dans La Presse: à qui profite cette fausse neutralité ?
Ne pas prendre position, c’est prendre position.

Le 16 juillet dernier, La Presse publiait sans ambages une lettre de Gilbert Rozon en réponse à des chroniques d’Isabelle Hachey et de Stéphanie Grammond. Il y plaide son statut de pauvre victime d’un système médiatique qui l’aurait symboliquement exécuté. Face aux nombreuses plaintes reçues, la direction du journal a justifié cette publication au nom du droit de réplique.

PHOTO: Capture-écran
On jette ici les bases d’un précédent préoccupant quant aux usages éditoriaux de la liberté d’expression. Le droit de réplique est loin d’être un principe absolu et est inévitablement encadré par un jugement rédactionnel, un processus de sélection ainsi qu’une hiérarchisation des voix jugées « publiables ». Il relève de l’illusion et de la mauvaise foi de prétendre le contraire. Personne n’est dupe.
Le soir même de la polémique, le chroniqueur Patrick Lagacé a écrit un texte intitulé « Publier Rozon ou pas ? » dans lequel il défend la décision du journal qui l’emploie:
« Ce principe de droit de réplique, chez nous, est appliqué de façon large. […] Même pour un type socialement radioactif comme Rozon, La Presse a maintenu ses principes. »
Mais maintenir un principe n’a jamais suffi à en justifier un autre, ni à excuser les effets de son application aveugle. Le droit de réplique ne flotte pas au-dessus des rapports de pouvoir ni des contextes dans lesquels il est invoqué. Publier un texte d’opinion en plein procès civil, à propos de faits aussi graves, transforme, qu’on le veuille ou non, un cadre journalistique en outil de légitimation pour un homme accusé de violences systémiques sur plus de trois décennies.
Lagacé conclut :
« Je fais confiance aux lecteurs de La Presse pour ne pas boire le Kool-Aid de Gilbert Rozon. »
Je crois fermement qu’il n’incombe pas au lectorat de colmater les brèches ouvertes par une décision éditoriale hautement discutable. Tous les lecteurs et lectrices n’ont pas les outils pour reconnaître les stratégies de manipulation rhétorique d’un accusé qui nie, attaque et inverse les rôles selon la tactique DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender). C’est précisément la responsabilité du média de ne pas exposer le public à ce type de renversement discursif.
Imaginez si chaque personne interpellée dans une chronique obtenait automatiquement un droit de réplique publié sous forme de lettre ouverte — c’est-à-dire un texte non encadré, rédigé à la première personne, diffusé sans avertissements ni mise en contexte journalistique. L’espace médiatique deviendrait rapidement un champ de confrontation permanente, où la parole médiatique serait confisquée par ceux qui ont les moyens et les réseaux pour y accéder.
En réalité, ce privilège est accordé de manière hautement sélective. Dans le cas de Gilbert Rozon, difficile de ne pas y voir une stratégie de visibilité opportuniste, dans un format taillé pour attirer l’attention. Du clickbait, en somme.
La Presse savait que la publication de ce texte provoquerait une vague de réactions et, inévitablement, un gain en trafic et en monétisation. Cette décision s’est faite au mépris de l’impact qu’un tel geste pouvait avoir sur les victimes de violences sexuelles celles-là mêmes qui n’ont jamais eu droit à une tribune équivalente.
Publier la lettre d’un homme accusé à répétition d’agressions sexuelles, actuellement visé par un procès civil intenté par neuf femmes, n’offre aucun « contrepoids » et au contraire, contribue plutôt à semer le doute dans l’espace public au sujet de violences déjà largement documentées et entretient une ambiguïté là où le devoir d’un média serait plutôt de favoriser la clarté éthique et l’intégrité journalistique.
Le faux équilibre invoqué par La Presse place côte à côte la parole des victimes et celle de leurs agresseurs présumés comme si les deux récits pouvaient simplement cohabiter. Présenter cela comme un « dialogue » relève d’une stratégie rhétorique qui légitime l’idée d’un débat possible là où il n’y en a pas. C’est un glissement qui ravive les blessures chez les victimes en plus de nourrir la méfiance grandissante de la population envers les institutions médiatiques. La culture de l’impunité s’en voit redorée.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que La Presse participe à ce brouillage des rôles. Ce même journal a tenté, en 2022, de repositionner Julien Lacroix dans l’espace public, suggérant qu’il serait lui-même une victime des « dérives » du mouvement #MeToo. Rappelons que le Conseil de presse du Québec a unanimement retenu la plainte d’Améli Pineda contre La Presse et le 98,5 FM pour manque d’équilibre et information incomplète dans le traitement de l’affaire Julien Lacroix. Les journalistes Isabelle Hachey et Marie-Ève Tremblay ont été blâmées, tout comme leurs médias respectifs, notamment pour apparence de conflit d’intérêts.
Dans le cas de Rozon, on est loin du simple citoyen répondant à une injustice. Il s’agit d’un homme connu, fortuné et très influent, qui a déjà tenté de discréditer celles qui l’ont accusé à plusieurs reprises. En lui offrant un espace pour se redéfinir publiquement, La Presse participe à une stratégie de rebranding qui brouille les lignes entre journalisme, opinion et opération de relations publiques. Une prétendue neutralité qui légitime les puissants au détriment des survivantes peut-elle encore mériter la confiance du public?
Dans Urbania vendredi dernier, Vanessa Destiné rappelle que la décision de publier la lettre de Rozon est, en soi, un choix éditorial:
« […] publier cette lettre EST une prise de position. Elle envoie le message que la parole d’un homme accusé d’agression sexuelle, un homme qui possède fortune, notoriété et un solide réseau, mérite d’être entendue et relayée dans les pages d’un grand média, au même titre que celle des journalistes qui l’interpellent, ou pire : sur le même pied d’égalité que celle des victimes, des survivantes, des femmes. »
La question n’est pas de savoir si Gilbert Rozon a le droit de s’exprimer. Il l’a. Et il a déjà su le faire ailleurs. La véritable question est celle du rôle des médias : qui choisit-on de publier, dans quelles conditions, et surtout avec quelles conséquences sur le débat public?
Je rappelle que selon le guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le principe d’équité exige que les journalistes et les médias « traitent avec équité les personnes et les groupes qui font l’objet de l’information ». Ce principe ne s’applique pas uniquement à ceux qui prennent la parole, mais aussi à celles et ceux qui la reçoivent et qui en subissent les effets. Offrir un droit de réplique à un homme accusé par plusieurs femmes de comportements graves implique de méconnaître l’impact de cette décision sur les survivantes de violences sexuelles, leurs proches, et l’ensemble du lectorat. L’équité journalistique ne peut se réduire à une juxtaposition de points de vue : elle exige une réflexion sérieuse sur les asymétries de pouvoir et les effets sociaux de chaque choix éditorial.
Ce qui est en jeu dépasse l’affaire Rozon. On parle de la confiance envers les institutions médiatiques qui vacille chaque fois qu’un homme accusé d’abus se voit offrir un podium, alors que tant d’autres peinent à faire entendre leur voix. La justice médiatique n’est pas une cour d’appel parallèle et elle engage des responsabilités symboliques qui, lorsqu’elles sont prises à la légère, laissent des traces.
Au retour des vacances estivales, les témoignages du procès civil de Gilbert Rozon continueront de circuler et les journalistes et opinioneux continueront de les rapporter. Mais il me semble impératif que les médias résistent à la tentation de l’équivalence morale. Il faut nommer les rapports de pouvoir, reconnaître les tentatives de manipulations et refuser les mécanismes de protection qui permettent à certains de se maintenir, même en chute libre.
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