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Opinion: Abisay Cruz et la politique de l’abandon

Qui encadre la police?

En octobre dernier, le directeur du SPVM, Fady Dagher, avait un message pour les parents de Montréal. « S’il vous plaît, disait-il, quand on va vous rencontrer, ne fermez pas votre porte. » La police, expliquait-il, tendait la main aux parents dans l’espoir d’aider les jeunes ayant des ennuis avec la justice. « Il faut tout un village pour élever un enfant », ajoutait-il.

C’est à cet appel de M. Dagher que nous avons pensé le mois dernier, lorsque nous avons appris que deux hommes sont morts aux mains de la police dans des incidents distincts : le premier dans le Centre-Sud, le second dans le quartier Saint-Michel.

Dans le deuxième cas, une vidéo circulant dans les médias sociaux montre trois policiers massés sur le balcon arrière d’un appartement situé au deuxième étage. Un homme latino, Abisay Cruz, est allongé face contre terre et menotté aux poignets, bien qu’aucune allégation de crime ne pèse contre lui. Un agent enfonce son genou dans le haut du dos ou dans la nuque de M. Cruz, qui a manifestement du mal à respirer sous la pression exercée. Un autre agent frappe à la porte arrière de l’appartement, ordonnant aux occupants du logement — la famille d’Abisay — d’ouvrir la porte (sans dire « s’il vous plaît ») et donnant des coups de botte dans la porte, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle cède et que deux agents pénètrent dans le domicile.

Alors que les agents entraient, Abisay rendait son dernier soupir sous le genou de leur partenaire à l’extérieur. Abisay a été déclaré mort dans un hôpital voisin plus tard dans la matinée, laissant sa famille — y compris son fils de 9 ans, Enzo — en proie au chagrin et à la terreur.

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Il y a une logique à la porte fermée. Qui ouvrirait à la police en voyant et en entendant un usage excessif de la force contre un proche qui peine à respirer dehors? Pourquoi y a-t-il une telle méfiance à l’égard de la police dans les communautés racisées et les quartiers comme Saint-Michel? Dans le contexte de cette méfiance légitime, à quoi peuvent bien servir les sermons d’un directeur de police, si ce n’est de reprocher aux communautés les gestes qu’elles font pour survivre?

Cette méfiance à l’égard de la police n’a pas commencé durant le mandat de M. Dagher. Après le meurtre d’Anthony Griffin par la police en 1987, on voyait souvent dans les manifestations des pancartes disant, « Qui encadre la police? ». Au cours des quatre années qui ont suivi, la police de Montréal a tué trois autres hommes Noirs et un homme Latino. Comme l’a déclaré le militant noir Orin Bristol à la CBC en 1991 : « La terreur sévit dans la communauté, et nous devons chercher à savoir pourquoi ses membres ont peur des corps policiers qui les surveillent. Qui encadre la police? »

La question a été posée à maintes reprises au fil des ans, et elle a été soulevée une fois de plus durant les manifestations qui ont suivi la mort d’Abisay Cruz. Qu’il faille la poser de nouveau invalide la réponse la plus évidente aujourd’hui : c’est le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), créé en 2016, qui « encadre la police ». En effet, au cours des neuf années d’existence du BEI, il y a eu 60 décès aux mains de la police au Québec, et aucun d’entre eux n’a donné lieu à des accusations contre un policier.

La question dépasse le cadre de la police. Elle émane du sentiment général que des personnes comme Abisay Cruz et des quartiers comme Saint-Michel sont ignorés par les autorités et sont contraints d’endurer des conditions de pauvreté racisée, des services sociaux et des institutions sous-financés ainsi qu’un corps policier qu’on laisse agir à sa guise. Certains se souviendront que lorsque la mairesse Valérie Plante et le premier ministre François Legault se sont rendus publiquement dans le quartier en 2021, c’était pour honorer la mort d’un adolescent blanc – un honneur qu’il méritait, mais que lui.

La dernière fois que Mme Plante a dénoncé la violence ou le racisme exercés par la police, c’était en juin 2020, lorsque George Floyd a été tué par un corps de police qui n’était pas sous sa supervision. Se prononçant contre « les violences, le racisme et les discriminations systémiques », Mme Plante a déclaré : « La ville est engagée dans un important chantier de lutte contre les profilages raciaux et sociaux ». Quatre ans plus tard, alors qu’un vaste rapport sur le profilage racial au sein du SPVM démontre que le problème s’est aggravé depuis la déclaration de Mme Plante en 2020, celle-ci ne trouve rien à dire et n’annonce aucune nouvelle mesure. 

Qui encadre la police? C’est une question à laquelle ni Fady Dagher ni nos dirigeants politiques ne semblent s’intéresser, mais leur silence y répond implicitement : personne.

Revenons finalement sur la déclaration de M. Dagher en octobre dernier, qui reprenait la première partie d’un proverbe africain bien connu : « Il faut tout un village pour élever un enfant ». À l’évidence, il a omis la deuxième partie du proverbe, qui évoque les conséquences potentielles de l’abandon des communautés racisées observé à Montréal aujourd’hui : « L’enfant qui n’est pas embrassé par le village le brûlera pour sentir sa chaleur. »

Authors

Ted Rutland is an Associate Professor in the Geography, Planning and Environment Departmend at Concordia University.

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