Opinion : Sous le règne de PSPP, le Parti Québécois est maintenant celui du cyberharcèlement
Des sources décrivent le harcèlement en ligne, les menaces et les représailles professionnelles qui ont suivi leurs différends publics avec le chef du PQ.

« Si tu ne changes pas ton discours en immigration, je vais m’arranger pour exterminer ta famille. »
L’an dernier, quand ce message a atterri dans la boîte de courriels de Paul St-Pierre Plamondon, le Parti Québécois a avisé la police, qui a rapidement trouvé l’auteur de cette menace de mort. Toutefois, peu de gens avaient entendu parler de cette attaque contre le chef, sa femme et ses trois jeunes enfants.
Jusqu’à ce que le Journal de Montréal publie un article sur l’homme qui a plaidé coupable de ce crime. La suite est un signal d’alarme : la haine en ligne occupe une part croissante dans la sphère politique.
Le 17 octobre, Gaspard Skoda (un membre du PQ) a publié des captures d’écran de l’article sur sa page Facebook. Explosion dans les commentaires : sans même lire l’article, les abonné·es de Skoda sont passés à l’attaque en affirmant savoir qui était en cause.
« Cet Islamiste radical à peut-être même déja égorgé quelqu’un. »
« Ce batard doit être amprisonner sinon d’autre vont l’immiter. les musulmans qui ne s addapte pas a la vie des Quebecois doivent etre deporter. »
« Un an de prison et retour à son pays d’origine. »
« Retour dans son pays d’origine au plus vite. »
« C’est du terrorisme. »
« Il faut le trouver. »
Le hic? La police avait déjà trouvé le coupable, qui n’est ni musulman ni immigrant. Phillippe Clément-Laberge, qui a plaidé coupable de menace contre la famille de PSPP, est un Québécois blanc de 42 ans.
Gaspard Skoda et d’autres partisans du PQ ont dépeint le coupable comme un produit du débat polarisant en matière d’immigration. Cependant, Phillipe Clément-Laberge semble atteint de troubles mentaux, et ses positions politiques sont nébuleuses. Son courriel à PSPP évoquait des théories du complot anti-vaccination et suppliait le chef du PQ de demander la déportation de la population juive du Québec.
Dans les commentaires de sa publication, Gaspard Skoda n’apporte pas de corrections et n’encourage personne à lire l’article. Il se contente de regarder son public en plein fantasme de violence contre un immigrant imaginaire.
Selon une source au sein du PQ, Gaspard Skoda travaille pour le parti. J’ai demandé confirmation à un porte-parole du PQ, qui n’a pas répondu.
J’ai découvert la publication de Gaspard Skoda sur la page Facebook de l’auteure et psychiatre Marie-Eve Cotton, qui l’a qualifiée de « profondément irresponsable ».
Marie-Eve Cotton est une des 15 personnes qui m’ont parlé du torrent continu d’attaques en ligne qu’elles subissent pour avoir critiqué la politique identitaire de PSPP. Elles décrivent toutes un chef qui réplique au moindre reproche – réel ou perçu – et dont le discours sur l’immigration, l’islam et la « gauche radicale » a éveillé le côté sombre des soutiens les plus enthousiastes du parti.
La plupart d’entre elles n’ont pas voulu que leur nom soit publié, de peur d’être assaillies en ligne. Pourtant, ces sources comprennent des électeur·ices du PQ, des membres actuels et passés du parti, des professeur·es d’université et même d’ancien·nes proches de PSPP.
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Depuis son élection à la tête du PQ, il y a cinq ans, Paul St-Pierre Plamondon a hissé le parti de la cinquième à la première place des sondages.
Les appuis de la Coalition Avenir Québec font peine à voir, les Libéraux s’entredéchirent en plein scandale d’achat de votes, et Québec solidaire patauge sous la barre des 10 % durant une (énième) mutinerie.
Pendant ce temps, PSPP peut se targuer d’une avance de 19 points dans les sondages à moins d’un an de l’élection. De quoi être quasi assuré de mener le PQ à son premier gouvernement majoritaire depuis 1998.
Comme Jacques Parizeau, Paul St-Pierre Plamondon a étudié dans une université britannique renommée; comme Lucien Bouchard, il a exercé le métier d’avocat chez Stikeman Elliott. Selon le chroniqueur conservateur Mathieu Bock-Côté, PSPP est un politicien comme on n’en voit qu’un par génération.
Il bataille aussi dans l’arène culturelle en faisant la promotion d’un nationalisme féroce. Agressif et toujours prêt à en découdre, il se montre toutefois très susceptible.
Mercredi, lorsque deux grands syndicats d’artistes ont félicité Marc Miller pour son accession au poste de ministre fédéral de la Culture, Paul St-Pierre Plamondon a critiqué leur manque de « loyauté » envers le Québec et exprimé sa honte à leur égard.
Pourquoi cette réaction? Parce que Marc Miller, un Québécois bilingue, s’est dit lassé du débat sur le déclin du français au Québec.
La semaine dernière, alors que la province naviguait entre des conflits de travail et une loi voulant restreindre le droit de grève des syndicats, PSPP a été le seul grand chef absent d’une réunion avec la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.
Pourquoi? Parce que la président de la FTQ a critiqué l’hostilité croissante contre les immigrants dans le débat politique. Même si ce commentaire ne lui était pas adressé, PSPP a décidé de faire l’impasse sur cette occasion de participer à la résolution des conflits de travail.
Pour Marie-Eve Cotton, cette attitude intransigeante pollue le discours politique – ce qu’elle a vécu directement.
Ces derniers mois, lorsqu’elle a été prise à parti par des membres du PQ, des soutiens du parti l’ont inondée de messages haineux. Jusqu’à essayer de faire dérailler sa carrière, affirme-t-elle.
« Esti de conne. »
« Son botox doit lui avoir rentré dans le cerveau. »
« Elle est perturbée, peut être qu’elle aurait besoin de consulter une psychiatre. »
Au point culminant du harcèlement, en début d’année, Marie-Eve Cotton m’a dit qu’elle passait une heure par jour à supprimer ce genre de commentaires et de messages. À titre de chroniqueuse, elle parle souvent de politique sur sa page Facebook; à cause de l’acharnement des trolls, elle a dû y activer des restrictions.
« Je partage mes opinions sur les médias sociaux depuis 10 ans, a raconté Marie-Eve Cotton en entrevue téléphonique. J’ai critiqué des psychiatres qui témoignent en cour. J’ai critiqué des sionistes, des masculinistes, j’ai critiqué le maire de Hampstead que je crois être raciste, j’ai critiqué plein de personnes et de sujets controversés. Mais la seule fois où il fallait que je coupe les commentaires sur ma page Facebook, la seule fois que j’ai reçu cette avalanche de haine, des messages personnels et vulgaires, c’est quand je critique le PQ. »
« Il y a une rage parmi les partisans du PQ que je vois pas dans les autres partis. »
Marie-Eve Cotton, qui traite en psychiatrie des survivant·es des pensionnats autochtones et leur famille, a subi des représailles professionnelles pour ses critiques envers des membres du PQ. Cet automne, quelqu’un a porté plainte au Collège des médecins du Québec au sujet d’une critique de PSPP publiée sur sa page Facebook.
C’est la troisième fois en deux ans qu’une personne associée au PQ la force à se présenter devant le conseil de discipline du Collège pour des publications Facebook. Les autres plaintes ont été jugées sans fondement. Marie-Eve explique qu’en quasi 30 ans de pratique médicale, elle n’a reçu qu’une autre plainte, qui venait d’un complotiste anti-vaccin.
« Je pense que ça en dit beaucoup », commente-t-elle.
La plus récente plainte porte sur une publication de septembre dans laquelle Marie-Eve Cotton accusait PSPP de pratiquer une politique à la Trump.
Elle faisait référence à une publicité pleine page publiée l’été dernier dans le plus grand quotidien du Québec. Le PQ y affirme que plus de 300 000 demandeur·euses d’asile vivent au Québec, bien plus que toute autre province. Sous les gros chiffres, la publicité reconnaît en caractères plus petits qu’il s’agit de la somme des demandes d’asile de janvier 2017 à juin 2025.
Le calcul ne tient pas compte des demandes rejetées et omet de préciser qu’en tenant compte des réfugié·es qui s’établissent dans d’autres provinces, le chiffre passe sous les 190 000.
Marie-Eve Cotton n’est pas la première ni la plus célèbre critique de PSPP et de cette publicité. Quelques jours auparavant, Louise Harel (ancienne ministre du PQ) a cosigné une lettre ouverte priant la classe politique québécoise de tempérer son discours sur l’immigration. Publiée dans La Presse, la lettre a été rédigée par Anne Michèle Meggs, une des grandes spécialistes en immigration de la province.
Le chef du PQ a qualifié ce texte de « forme d’intimidation » et suggéré que ces reproches sont une réaction de jalousie face à l’ascension de son parti dans les sondages. Il s’agit, écrit-il, d’une « tentative de confisquer le débat sur l’immigration […] typique de la gauche radicale ».
Âgée de 78 ans, Louise Harel fut ministre de cabinet des premiers ministres René Lévesque, Lucien Bouchard, Jacques Parizeau, Pierre-Marc Johnson et Bernard Landry. Anne Michèle Meggs a occupé le poste de directrice de la recherche de l’Office québécois de la langue française – un organisme loin d’être fédéraliste.
Deux sources qui ont côtoyé PSPP durant ses premiers pas au PQ affirment que ses positions ont glissé vers la droite et se sont durcies. Au lancement de sa première candidature à la chefferie, en 2016, il était accompagné d’une femme voilée pour dénoncer la virulence discours du PQ en matière de neutralité religieuse.
Pour une ancienne associée, ce chef représentait un renouveau quelques années après le bref gouvernement du PQ, marqué par la controverse.
« Il a débattu en public avec Mathieu Bock-Côté pour faire reconnaître le racisme systémique de notre société, se rappelle la source. Aujourd’hui, Bock-Côté – qui a proféré des choses horribles au sujet des musulmans, des immigrants, des féministes et des progressistes – en parle comme d’un messie. »
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Rachel Chagnon, qui a refusé de participer à une entrevue pour le présent article, a subi les foudres du parti après avoir critiqué sa position en matière de laïcité sur les ondes de Radio-Canada.
Quand PSSP a annoncé qu’un gouvernement du PQ interdirait le port de signes religieux aux élèves du primaire, Rachel Chagnon l’a vertement critiqué.
« Est-ce que c’était un vrai problème, demande-t-elle durant l’émission du 27 septembre. Est-ce qu’on a des milliers de jeunes enfants dans les écoles qui arrivent en portant des signes ostensibles? Mettre nos enfants en contact avec la différence, est-ce que c’est si terrible que ça? Est-ce que c’est si épouvantable qu’un petit enfant québécois soit confronté à la réalité d’un enfant qui a un autre vécu que le vécu catholique? »
« Est-ce qu’on doit s’assurer que tous les enfants sont pareils, qu’ils sont tous dans le même moule? Et pourquoi pas tous blonds aux yeux bleus, tant qu’à faire? »
Cette dernière phrase, que Rachel Chagnon avoue regretter, a placé la professeure dans le collimateur de Pascal Berubé (l’ancien leader parlementaire de PSPP). Sur X, il a annoncé à ses 71 000 abonné·es qu’il porterait plainte auprès de l’ombudsman de Radio-Canada.
L’autorité de l’ombudsman ne lui permet pas de sanctionner les invité·es du diffuseur public. Néanmoins, Rachel Chagnon, jusque-là une habituée de Radio-Canada, n’a pas été réinvitée au program depuis.
Pendant que Pascal Bérubé jouait la victime chez l’ombudsman, Guy Nantel (un ancien candidat à la direction du PQ) a accusé Rachel Chagnon de comparer son parti aux nazis. Sous sa publication Facebook, certains commentaires laissaient pourtant songeur :
« Avec l’immigration massive que les québécois subissent depuis Trudeau, les fameux [enfants] blonds aux yeux bleus vont bientôt être placés sur la liste des espèces en voie de disparition… Quand c’est rendu que Lévis commence à ressembler à Bamaco, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir de notre peuple. »
« On est au Québec pas en Pakistan. »
« Je ne veux rien savoir des tetes emballées. »
Une personne a publié l’adresse courriel de Rachel Chagnon, encourageant implicitement les autres à l’inonder de messages. Selon deux sources proches d’elle, la professeure a reçu une menace de mort peu après la publication de Guy Nantel.
Comme s’il s’agissait d’une attaque coordonnée – ce n’est que mon opinion –, l’ancien député du PQ Joseph Facal a profité de sa chronique dans le Journal de Montreal pour encourager le parti à « examiner » les recours dont il dispose contre elle.
Le tout pour que Rachel Chagnon, doyenne de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM et spécialiste du parcours des victimes de violence conjugale dans notre système juridique, soit effacée du débat public.
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Jean-François Hotte – autrefois sympathisant du PQ – a récemment subi la colère des soutiens du parti.
Dans une publication sur sa page Facebook, Jean-François Hotte a critiqué le discours de PSPP sur « l’immigration massive » en expliquant que ce terme ne s’applique qu’aux pays utilisant l’immigration pour faire croître leur population de 1,5 % par an; à comparer à 0,5 % au Québec. Cette simple observation lui a valu un tel torrent de commentaires et de messages qu’il a dû activer des restrictions pour son compte.
Il remarque que ses critiques choisissent les statistiques qui les arrangent et se contentent parfois de publier des commentaires copiés-collés pour inonder ses notifications.
« Je me demande si c’est pas un petit club, une couple de pas bon qui sont peut être pas au sein du parti mais qui ont énormément de loyauté envers le PQ, s’interroge Jean-François Hotte, qui est chroniqueur et spécialiste en marketing. On va les appeler des loyalistes. On dirait qu’il y en a plusieurs d’entre eux qui se servent de faux comptes pour que le mouvement ait l’air encore plus gros. »
« J’ai travaillé en marketing web pendant des années. Quand quelqu’un se fait un faux compte, c’est quand même assez évident. Un gars avec 10 à 20 amis Facebook et le drapeau des Patriotes comme photo de profil. Ou une belle femme avec des photos qui proviennent clairement d’une revue. Elle n’a aucune autre présence en ligne que de défendre le PQ? Je trouve ça bizarre. »
« Mon gut feeling c’est que c’est un monsieur de 60 ans de Drummondville. Pas une top modèle. »
Pour ce qui est du nationalisme québécois, l’arbre généalogique de Jean-François Hotte remonte aux Patriotes qui se sont soulevés contre les Britanniques durant la bataille de Saint-Eustache, en 1837.
Ses héros de jeunesse? René Lévesque, Jacques Parizeau et le cinéaste souverainiste Pierre Falardeau. Mais quand il critique le manque d’inclusion de la vision souverainiste de Paul St-Pierre Plamondon, sa loyauté envers la nation est sans cesse remise en question.
« Quand je recois des messages remplis d’insultes qui me disent “Si tu penses pas comme nous, t’es pas un vrai souverainiste”, c’est pas le PQ que j’ai connu en grandissant, admettons », déplore Jean-François Hotte.
Comme Marie-Eve Cotton, Jean-François Hotte critique tous les grands partis. Toutefois, ses chroniques sur le PQ reçoivent de très loin la riposte la plus vive. Marie-Eve et François ajoutent toutefois que le harcèlement qui les vise est sans commune mesure avec la violence infligée aux commentateur·ices non blancs.
The Rover s’est entretenu avec trois journalistes de couleur, qui ont appris à éviter toute critique publique du parti.
« Chaque fois, je me retrouve avec des messages me disant de retourner dans mon pays, explique un Journaliste noir qui travaille à la radio et à la télévision. Je sais qu’il y a des membres noirs au PQ, je sais qu’on a entendu PSPP dire que tout le monde est bienvenu dans le parti, et tant mieux. Mais certaines personnes au sein du parti – je ne dit pas qu’il s’agit de tout le monde, ni même de la majorité – tolèrent la diversité à condition qu’on garde le silence et qu’on exprime une gratitude éternelle pour avoir été autorisés à entrer dans le pays. »
« Je n’ai jamais été attaqué??? par une foule de soutiens d’autres partis, alors que je les ai critiqués aussi. C’est un problème propre au PQ. Si (Paul St-Pierre Plamondon) l’ignore, c’est qu’il ne regarde pas son parti d’assez près. Et s’il est courant et ne fait rien pour corriger la situation, c’est pire encore. »
« J’ai été attaqué??? Simplement pour avoir produit des reportages pas assez flatteurs pour le PQ. Je ne peux pas changer les faits en fonction de vos objectifs. C’est assez ridicule. »
Historien et professeur d’université, Alexandre Dumas critique souvent le PQ.
Par le passé, les reproches qu’il adressait en ligne à Paul St-Pierre Plamondon menaient toujours à des échanges cordiaux avec le chef du parti.
« Mais j’ai remarqué que ça a escaladé dans la dernière année. Pas de PSPP lui même, mais ça frappe définitivement plus fort quand tu le critiques, explique-t-il. Alors, le chef du parti me répond publiquement et la meute se rassemble dans mes commentaires et sur mon Messenger. Et si mes supporteurs se portent à ma défense, ils se font ramasser. C’est des insultes et de la dérision jusqu’à ce qu’ils te chassent de la plateforme. »
« Je peux pas te dire avec 100 % de certitude que c’est des membres du PQ en bonne et dûe forme. Mais quand je commence à parler de l’immigration, quand je critique leur vision de la laïcité, ça provoque une grosse réaction. Et quand je critique un peu plus directement PSPP, la réaction est beaucoup, beaucoup plus intense. »
« Ça ne m’arrive jamais quand je critique les autres partis. »
Comme Marie-Eve Cotton et François Hotte, Alexandre Dumas se dit visé par des faux comptes qui publient des commentaires identiques – fautes d’orthographes comprises. À l’instar des autres éditorialistes, il a été contraint d’activer des restrictions sur sa page pour éviter le harcèlement.
« C’est vraiment juste quand je parle du PQ que la meute de militants vient s’en mêler. Des gens m’accusent d’avoir parti pris pour QS. Et malgré le fait que je cache pas mon support pour le parti, je ne vais pas aux réunions et aux rallyes. Je ne suis pas un militant. »
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L’appel venait d’un numéro inconnu.
« Hello? »
À l’autre bout du fil, Paul St-Pierre Plamondon. Il voulait que je supprime une publication Twitter tout juste envoyée, dans laquelle je suggérais que sa position en matière d’immigration se rapprochait dangereusement du discours de l’extrême-droite française. Jusqu’à cet appel, nous n’avions jamais discuté, et je ne lui avais jamais donné mon numéro.
Sans se montrer impoli, PSPP m’a placé dos au mur : après avoir relu ma publication à haute voix, il m’a servi une volée de contre-arguments.
C’était en 2020, quelques mois avant son arrivée à la tête du parti, alors que je m’affairais à fonder The Rover. Voulant éviter de me lancer dans un débat avec un tribun bien plus habile que moi, j’ai jeté l’éponge et supprimé ma publication.
Après ce premier échange de coups, l’appel a pris une tournure plus calme, et PSPP m’a proposé un débat public. Un exercice amusant selon lui; mais pour moi, tenter de tenir tête à un professionnel du débat – dans ma langue seconde –, c’était l’humiliation publique garantie. Exactement l’objectif de PSPP : l’anglophone « baveux » remis à sa place devant une foule de partisan·es du PQ, comme un boxeur de petit calibre donné en pâture au champion en devenir.
Sur le coup, j’ai trouvé que PSPP surveillait de trop près ses médias sociaux. Comme je pouvais aussi me montrer insupportable sur Twitter, je ne lui en ai pas tenu rigueur.
Avec le recul, je vois comment cet échange s’inscrit dans la personnalité de PSPP.
Son égo lui interdit de se montrer magnanime ou d’ignorer une critique. Surtout si le débat prend une tournure publique.
Je le comprends, je suis pareil. Nombre de vieux milléniaux sont devenus dépendants d’un cocktail enivrant – les médias sociaux pour la dopamine, les disputes en ligne pour l’adrénaline. Il m’a fallu des années pour m’en sevrer. C’est une des raisons qui m’a motivé à cesser de boire, il y a 16 mois, et à dire adieu au empoignades absurdes sur Twitter.
Je n’observe pas ce niveau d’introspection chez l’homme qui deviendra, sauf catastrophe d’ici l’automne, le premier ministre de la deuxième plus grande province du Canada. Et pourquoi changer? Malgré les dénonciations d’intellectuel·les renommé·es de la province, Paul St-Pierre Plamondon est sans équivoque le chef de parti le plus populaire du Québec.
Dans une de ses chronique d’octobre, l’ancien maire de Québec Régis Labeaume a accusé le chef du PQ d’employer un discours haineux contre les musulmans et les immigrants pour décrocher le vote « francophone blanc ». Comme à son habitude, PSPP a demandé à La Presse de lui offrir une tribune pour réfuter ces allégations « défamatoires », ce que le journal a refusé.
Les jours suivants, la presse a décrié son attitude pleurnicharde, et le Journal de Montréal – pourtant dans le camp de PSPP – a critiqué dans un éditorial son « besoin obsessionnel d’avoir raison » , tout en l’encourageant à « durcir sa carapace ». Après tout, c’est ce même politicien qui suggère que ses opposants sont des traîtres et des gauchistes radicaux, et dont les partisans pratiquent volontiers la diffamation en ligne.
Fermement planté au centre de l’échiquier politique, Régis Labeaume n’est pas l’image que je me fais d’un radical. Mais dans la ville qu’il dirigeait, les sondages donnent à PSPP 13 points d’avance. Du point de vue du PQ, les résultats parlent d’eux-mêmes.
Je me doute bien de ce qui va m’arriver.
Cet article me vaudra probablement une visite du troupeau de trolls, qui répéteront, comme d’habitude, que je suis un anglo qui déteste les francophones, vit dans une bulle et ne comprend pas le Québec.
Je répondrai simplement que j’ai grandi au cœur du territoire du PQ. Mon école primaire, École Notre-Dame à St-Eustache, est posée à un demi-pâté de maisons de l’église où les Patriotes ont livré leur dernier combat durant la révolte de 1837.
Pendant que Paul St-Pierre Plamondon étudiait au Collège André-Grasset, un prestigieux cégep privé, j’ai passé mes années de post-secondaire sur les chantiers de construction, coude à coude avec d’éternels soutiens du PQ.
Passer un quart de 12 heures ensemble à scier du béton et à verser du bitume brûlant sous un soleil de plomb, ça crée des liens. Ces hommes sont encore mes amis. En huit ans ensemble, nous avons pris la route des semaines durant, débattu de politique à n’en plus finir, joué d’innombrables parties de « Trou de cul » dans des roulottes de chantier et partagé quantité de repas. Quand quelqu’un manquait d’argent pour manger pendant un déplacement, le reste de l’équipe se cotisait.
Richard Samson, un des meilleurs couvreurs pour qui j’ai travaillé, a voté PQ toute sa vie. Il nous surnommait, mon frère Vince et moi, les two five fours – en référence à une vieille annonce télé de l’Institut linguistique. À la fin de l’annonce, un francophone prononçait en anglais le numéro de l’Institut : « Two five four, six oh one one. » Dehors, sur les chantiers, il n’y avait pas d’anglophones ou de francophones, uniquement des travailleurs.
Durant la Grande Noirceur, mon grand-père paternel a été envoyé au sanatorium pour faire traiter sa tuberculose. Comme l’ensemble des patient·es de l’établissement – souvent contaminé·es dans des appartements surpeuplés –, il était francophone. Le personnel soignant ne parlait pas un mot de français.
Je ne suis pas indifférent à cette réalité.
À une certaine époque, j’aurais pu être convaincu de voter Oui à un référendum pour que le Québec se sépare. Je ne suis pas particulièrement attaché au Canada, à son historique de violence coloniale et à sa constitution défaillante. Mais j’aime les gens qui y vivent, peu importe leur langue, leur pays d’origine ou leur dieu. Après tout, nous sommes voisin·es.
À mon avis, Paul St-Pierre Plamondon gagnerait à s’en rappeler.
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Très bon article M. Curtis. J’apprends avec regret que PSPP est un bully ! Avec cette attitude, ils sont assurés de perdre un prochain référendum… Les partis politiques gagneraient à s’attaquer aux problêmes d’ordre économiques, afin d’améliorer les condition de vie matérielles de la population. Continuez le bon travail, vous avez un nouveau lecteur.
Bonjour M. Curtis, je tiens également à vous féliciter pour cette opinion, qui comporte l’accès aux différentes sources évoquées, ce qui n’est pas habituel. J’ai beaucoup apprécié aller lire ces sources.
Aussi, votre texte est une écriture journalistique personnelle mais part d’une réflexion et d’une analyse macro s’appuyant sur plusieurs témoins et actrices/acteurs concernés par la mouvance actuelle autour de l’identité. J’ai beaucoup appprécié vous lire, tant en raison de votre style que de vos recherches et des témoignages rapportés. Un doux vent d’objectivité, en sus de votre opinion, le traverse. Ça fait du bien à lire !
Je vis personnellement un malaise quant à la mouvance identitaire, alors que mon vote est en faveur de la souveraineté depuis mes 18 ans, au 1er référendum de 1980. Selon les actualités précédant chaque élection, mon vote provincial va parfois au PQ, parfois à QS, selon les candidats, les engagements, etc. Mon prochain vote ne sera certes pas pour le PQ en raison des discours actuels mettant les immigrants sur la sellette !
Je constate que les opinions de mes ami.e.s changent autour de moi. Ils se replient, de façon défavorable envers l’immigration, par instinct de protection. Et cela m’inquiète ! Et cela me sidère, me frustre et m’attriste …
Excellent article, M. Curtis!
Il y a évidemment beaucoup de travail derrière la rédaction d’un tel article et je l’apprécie. C’est agréable de pouvoir appuyer mes sentiments sur des faits, en plus de constater que plusieurs personnes partagent ce sentiment (même M. Labeaume, étonnamment pour moi).
Au sujet du déclin du français, je trouve que vous, M. Curtis, représentez la solution : si chacun fait sa part, il n’y a pas de déclin. Je crois que c’est la tendance actuelle qui, propulsée par l’internet, s’accentura. Je suis certain que la plupart des gens parleront couramment plusieurs langues dans un avenir proche.
C’est ridicule de voir que le gros bon sens est associé à la gauche radicale (whatever that means) dans le discours de PSPP. Ridicule et inquiétant. Si ton opposant est l’extrême-gauche, ça veut dire que tu te places de l’autre côté, c’est ça?
J’aime de moins en moins lire les nouvelles, que je trouve déprimantes, mais vous me rappelez que le bon travail journalistique est dans l’intérêt de tous.
Salut Christopher, ton article a eu un grand écho chez moi. Je gravite dans des cercles de gens du milieu de la culture qui ont une sensibilité assez aigue à l’identité et à la souveraineté. Plusieurs d’entre eux découragent de voir la formation de PSPP taper sur tous les clous du milieu culturel en quête de financement ou encore sur ceux qui « osent » remettre en cause le style univoque adopté par rapport à l’immigration/laïcité.
On reproche souvent aux « progressistes » notamment chez QS de poser des conditions à l’indépendance. On pourrait poser le même reproche au PQ de PSPP qui pose d’emblée des conditions d’exclusion à un projet qui devrait dépasser des basses pratiques de partisanerie. Quand on parle souveraineté, l’adage veut que l’on additionne les voix, plutôt que de les diviser. Il importerait d’adopter un ton plus conciliant et une attitude moins vindicatrice. La teneur du débat comme de ses débouchés s’en trouveraient augmentés.
En passant Christopher, j’apprécie particulièrement que tu mentionnes ton passé comme travailleur manuel. Je suis moi-même col bleu pour le Plateau-Mont-Royal, à l’aqueduc. J’ai aussi un deuxième boulot de toiture en été. De ces jours, je travaille au déneigement. Merci pour ta couverture sur les relations de travail chez les ouvriers de travaux publics.
Merci m.Curtis pour votre excellent article. Je suis moi meme une pequiste de longue date-j ai 70 ans- et j ai vote oui a 2 referendums. Depuis quelque temps, je me pose des questions sur la personnalite de PSPP. Je decouvre maintenant qu il semble dogmatique et arrogant, ce qui est tres mauvais pour un premier ministre.
Cela donne a reflechir murement a mon vote en 2026.