Advertisement

Pardonnez-nous si la misère nuit à vos profits

Que le capitalisme se manifeste s’il est dans la pièce avec nous.

Pauvres détaillants

Dans un récent article de La Presse, des commerçants du centre-ville de Montréal se disent « démunis » face à la montée de l’itinérance. Paul-André Goulet, propriétaire d’une dizaine de boutiques Sports Experts, évoque « l’effet repoussoir » de la présence des sans-abri, qui nuirait à l’expérience de magasinage. Philippe Grisé, cofondateur d’Empire, affirme pour sa part que « ce n’est pas notre devoir » de répondre à cette situation : « Notre devoir, c’est de créer des revenus et de payer de l’impôt. »

J’ai envie de commencer cette chronique avec une phrase comme « La honte doit changer de camp », mais j’irai plutôt avec : « J’ai mon fucking voyage. »

Rien n’est plus révélateur du capitalisme tardif que ces petits, voire minuscules, gérants de conscience capables de se plaindre des effets d’un désastre dont ils tirent profit, tout en le rangeant soigneusement hors du domaine de leur responsabilité.

L’économie n’existe qu’à travers la société qui la rend possible. Loin d’être abstrait ou nébuleux, l’appareil économique façonne les corps, les comportements et les relations humaines. L’entièreté des dynamiques de marché produisent des inégalités structurelles — pauvreté, précarité, isolement — qui rejaillissent inévitablement sur la vie commune. Lorsque les commerçants se plaignent de la « détérioration du climat d’affaires », ils avouent, sans le savoir, les effets directs d’un système fondé sur l’exclusion.

Pourquoi faut-il sans cesse rappeler que l’itinérance n’est pas une anomalie en marge du capitalisme ? Elle en est la manifestation la plus tangible.

Je demeure atterrée de constater que la souffrance n’existe, dans l’espace culturel et médiatique, que lorsqu’elle nuit à la rentabilité. La misère dont on parle n’est pas celle des personnes qui dorment dehors, mais celle des propriétaires de magasins qui en ressentent les répercussions financières. On en vient à se demander si nous existons encore pour le bien-être des gens ou pour celui des entreprises. Se poser la question, c’est y répondre.

La semaine dernière, Claire Ross, de chez Pivot, affirmait à l’émission Dans les médias que certains journalistes et organes de presse « mangent parfois dans la main de la police » et diffusent les communiqués des ministères sans les questionner. C’est précisément le genre de situation où Nathaëlle Morissette, journaliste à La Presse, aurait dû interroger les causes structurelles qui mènent à ces cohabitations dites “problématiques”. Elle a plutôt choisi de bécoter la main du pouvoir.

Le récit dominant relayé par la plupart des médias est celui d’une économie séparée du monde qu’elle façonne. Comme si elle était neutre, technique et dépourvue de conséquences, alors qu’elle agit sur les conditions mêmes de la vie collective.

Le projet pro-capitaliste de gauche : une contradiction structurelle

L’idée d’un pro-capitalisme de gauche tient de l’illusion. Ces deux logiques ne peuvent pas cohabiter. Le capitalisme repose sur l’inégalité, sur la hiérarchie et sur la profitabilité du travail des autres, alors que la gauche devrait chercher à les réduire, ou mieux, à les abolir.

La croissance économique extractiviste, telle qu’on la célèbre depuis des décennies, ne se construit jamais sans corps épuisés ni procédés de pillage. Elle exige l’accumulation par une minorité et la marchandisation de tout ce qui peut se vendre : le temps, les ressources, la vie. On peut bien convoquer Karl Marx, Thomas Piketty ou n’importe quel autre économiste: tout le monde finit par tirer la même conclusion. Le capital croît plus vite que le travail, et la richesse se concentre toujours au même endroit.

Les périodes que l’on décrit comme un âge d’or — les Trente Glorieuses, par exemple — n’ont jamais rompu avec cette logique. On a simplement partagé un peu plus largement les bénéfices d’un système qui reposait sur l’exploitation du Sud, l’abondance énergétique et la promesse d’un confort matériel comme ciment social.

Les gouvernements dits « de gauche » n’ont pas dépassé ce cadre. Ils ont administré le capitalisme tout en tentant d’en amortir les chocs, mais sans jamais en remettre en cause la propriété privée des moyens de production et la primauté du profit individuel sur le bien commun.

Aujourd’hui, le capitalisme tardif s’approprie le langage de la justice et de l’équité pour assurer sa propre survie. Il se promet à lui-même des lendemains inclusifs, durables et responsables, tout en conservant intacts les mécanismes d’accumulation et de domination. La philosophe étasunienne Nancy Fraser nomme cette mutation le « capitalisme progressiste » : un système qui emprunte le vocabulaire de la gauche pour se targuer d’une morale, tout en perpétuant les logiques du néolibéralisme.

Un projet de gauche, un vrai, ne peut pas se limiter à disculper le capitalisme. Il doit en sortir. Il doit redéfinir la richesse comme ce qui se redistribue, et non ce qui s’accumule. Il doit replacer la solidarité et la dignité au-dessus de la rentabilité. Et il doit reconnaître que le capitalisme n’est pas un tragique destin, mais un choix politique. Un choix que nous pouvons encore refuser.

Le capitalisme et la police partagent la même stratégie : se présenter comme réformables pour mieux profiter de leurs crimes.

Il est difficile de parler de capitalisme, de pouvoir ou de la médiocrité de certains médias d’héritage sans mentionner La caméra d’intervention, Un dispositif au service de la bureaucratie de la punition, paru tout récemment aux Éditions de la rue Dorion, traduit par René Lemieux et préfacé par le chercheur montréalais et collaborateur chez The Rover, Ted Rutland. Alec Karakatsanis, avocat américain spécialisé en droits civiques, fondateur et directeur exécutif de Civil Rights Corps, est reconnu comme l’un des penseurs les plus lucides du système pénal américain. 

Dans ce court essai, il explique comment la police s’alimente de la critique qu’on lui adresse. Quand elle est accusée d’abus ou prise en faute, elle se présente comme réformable puis obtient des budgets bonifiés, plus d’équipement et davantage de légitimité. Sa violence devient, contre toutes attentes, une démonstration d’efficacité. Derrière la rhétorique du progrès se déploie un ensemble d’intérêts politiques et économiques qui se nourrissent de chaque scandale pour croître davantage.

On y apprend notamment que : « D’après le discours des entreprises, pour l’essentiel des tâches policières – la surveillance quotidienne et l’ingérence brutale dans la vie des pauvres –, ces nouvelles caméras de surveillance contrôlées individuellement par les policiers pourraient entraîner beaucoup plus de condamnations et des plaidoyers de culpabilité plus rapides, tout en permettant aux policiers et aux procureurs de consacrer moins de temps aux procédures judiciaires. 

Ces retombés avaient tout pour séduire les clients des fabricants de caméras d’intervention, à savoir les policiers et les procureurs, car l’une des rares contraintes importantes qui pèsent sur la bureaucratie de la punition réside dans la difficulté à convertir les arrestations en condamnations, en peines de prison et en revenus générés par les amendes et les frais de justice. »

Karakatsanis vient aussi de publier Copaganda (The New Press, 2025), où il poursuit la même réflexion sur les stratégies médiatiques qui façonnent notre perception de la police. Fidèle à sa démarche, il reverse tous ses droits d’auteur à la coalition Stop LAPD Spying. 

Il m’apparaît maintenant évident qu’il faut apprendre à reconnaître la propagande capitaliste dans sa forme la plus docile : celle véhiculée par nos médias.

Vous appréciez cette chronique ? Partagez-la avec un·e ami·e !

Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

Comments (0)

There are no comments on this article.

Leave a comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site is protected by reCAPTCHA and the Google Privacy Policy and Terms of Service apply.