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Postes Canada poussée vers la privatisation par une charge de travail « intenable »?

Des facteurs et factrices de Montréal affirment devoir faire des heures supplémentaires impayées pour répondre à la demande depuis le lock-out.

Cet article a été traduit de l’anglais par Géraud Le Carduner.

Pour démissionner de Postes Canada, Miles Farrel a décidé de partir sur un coup d’éclat.

Plutôt que d’écrire aux RH ou à ses gestionnaires du dépôt de courrier, Miles a directement envoyé sa lettre une démission enflammée au président-directeur général, Doug Ettinger. Il y accusait le dirigeant de vouloir démolir le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) et de viser la privatisation d’un service appartenant à la population canadienne depuis la Confédération.

« Je ne peux, en bonne conscience, servir une corporation corrompue, qui préfère affamer les 50 000 membres de son personnel plutôt que de rendre des comptes, » écrit Miles dans sa lettre, qu’il a transmise au Rover.

Une lettre envoyée tout juste trois jours après la décision du gouvernement fédéral ordonnant le retour au travail des grévistes, en décembre.

The Rover a discuté avec cinq ex-collègues de Miles travaillant au dépôt de la rue Bridge, à Montréal. Tous pensent que Postes Canada surmène son personnel. Depuis le retour au travail le 17 décembre, les membres du syndicat font des heures supplémentaires impayées pour ne pas être débordés par la charge de travail, et les entrepôts manquent gravement de personnel. 

Maeve* nous dit que depuis le retour au dépôt, les facteurs et factrices qui ratent une journée de travail ne sont plus remplacés. Avant le lock-out, quand une personne était malade, un remplaçant se chargeait de son itinéraire de livraison. Postes Canada a depuis mis fin à cette pratique, et le courrier s’accumule jusqu’au retour du congé de maladie.

« L’autre jour, je n’ai pas pu aller travailler. À mon retour au dépôt, quand j’ai vu ce qui m’attendait, j’ai fondu en larmes, raconte Maeve. Mon itinéraire typique compte 25 à 40 colis. Ce jour-là, j’en avais 108, en plus du courrier habituel. »

« J’aime le grand air et l’activité, mais ça me démolit le corps. C’est intenable. J’adorais venir au travail. Maintenant, ça m’angoisse. »

À la fin de la journée, Maeve a dû prendre une décision difficile : cesser son travail à la fin du quart, ou passer deux heures de plus à livrer le courrier gratuitement pour éviter d’avoir encore plus de travail le lendemain.

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« J’ai travaillé gratuitement, conclut-elle. On est nombreux à le faire simplement pour gérer le volume. »

Dans un courriel au Rover, Valérie Chartrand, porte-parole de Postes Canada, reconnaît des « soucis de dotation » à Montréal et affirme que la société de la Couronne « cherche en continu des employés pour pourvoir les postes ouverts. » Postes Canada recrute à tour de bras, nous dit-elle.

« Nos équipes d’opérations locales comprennent l’importance du service que nous offrons et s’efforcent d’établir des plans de remplacement en cas d’absences imprévues. »

Quatre collègues de Maeve nous disent avoir eux aussi travaillé des heures supplémentaires non comptabilisées pour répondre à la charge de travail. Ils ont aussi mentionné que le volume de courrier à livrer varie énormément d’un jour à l’autre.

« À notre retour, nous nous attendions à une montagne de courrier accumulé pendant les Fêtes », explique Greg*, qui travaille lui aussi au dépôt de la rue Bridge. « Mais pendant environ deux semaines, il y avait des journées presque sans travail. Des journées étrangement faciles suivies de journées avec le double du volume. »

« En 10 ans ici, je n’ai jamais rien vu de tel. »

Ce genre de problèmes se produit dans toute la région, selon le STTP.

« Nous constatons des fluctuations anormales du volume de courrier transporté par nos membres, » relate Yannick Scott, directeur national de la région du Montréal métropolitain du STTP. « Les conditions de travail se dégradent, il y avait déjà une pénurie de travailleurs et, maintenant qu’ils ne remplacent plus les personnes en congé, la situation empire. »

« Nos membres sont fiers d’offrir un service public, ils adorent leur travail, mais ils commencent à penser qu’on démolit l’édifice autour d’eux. Et maintenant, ils craignent la privatisation qui guette. Leur emploi existera-t-il encore dans un an? Dans deux ans? La peur est dans l’air en ce moment. »

***

L’automne dernier, les membres de la STTP ont approuvé un mandat de grève. Postes Canada a répliqué par un lock-out.

Le syndicat travaillait sans contrat depuis janvier 2024; en novembre, les négociations se sont trouvées dans l’impasse.

Les membres réclamaient une hausse salariale de 22 % sur 4 ans pour regagner le terrain grignoté par l’inflation; Postes Canada proposait 11 %. La société avait de plus supprimé les avantages sociaux des personnes en invalidité de courte durée, et voulait convertir son régime de retraite à prestations déterminées en régime à cotisations déterminées.

Les négociations ont également achoppé sur la mise en place d’un nouveau système de livraison, la séparation du tri et de la livraison (STL). Auparavant, les facteurs et factrices se rendaient au dépôt pour planifier leur itinéraire et trier leur courrier, puis partaient le livrer. La STL repose sur des achemineurs, qui passent tout leur quart de travail à trier des milliers de lettres et colis sous les néons d’un entrepôt. Le courrier est ensuite confié aux facteurs, qui consacrent l’intégralité de leur quart à la livraison.

« Trier du courrier debout pendant 12 heures, sans changer de position, c’est intenable, explique Miles Farrell. Je l’ai fait pendant cinq semaines, ça semblait être un moyen facile de faire des heures supplémentaires. Physiquement, c’était plus éprouvant que d’aller livrer. »

Les itinéraires sont tracés par un ordinateur qui calcule le nombre d’adresses et le volume de courrier pouvant tenir dans un quart de huit heures. Comme les facteurs et factrices ne peuvent planifier leur itinéraire ni examiner le courrier, des lettres sont mal triées et se perdent plus longtemps qu’avant. De plus, l’ordinateur fait fi des particularités de chaque itinéraire.

« L’ordinateur ne tient pas compte des escaliers en spirale, de la météo hivernale, des chiens agressifs, de tous les petits aléas d’un itinéraire au centre-ville de Montréal, explique Lela*, une factrice. Ces quelques heures de plus passées à livrer plutôt qu’à trier usent le corps. Par temps chaud ou en plein blizzard, on marche 20 bons kilomètres. Ce n’était pas comme ça avant. »

Postes Canada a expliqué au Rover que le passage à la STL se poursuit depuis 2017, et qu’elle encourage son personnel à « exprimer à l’échelon local sa rétroaction et ses préoccupations au sujet du système. »

La société a ajouté que les gestionnaires locaux sont « habilités » à interrompre temporairement la livraison en cas de conditions météorologiques difficiles.

***

Cela fait des mois que la législation fédérale a forcé les 55 000 membres du STTP à reprendre le travail, mais les négociations avec Postes Canada n’ont repris que cette semaine.

Entre des revenus en berne et l’arrivée de concurrents non syndiqués comme Amazon, Postes Canada, autrefois rentable, a accumulé 3 G$ de dettes depuis 2018. La chute du volume de lettres (-60 % depuis 2006) a grugé la principale source de revenus de la société.

« Un système conçu pour livrer 5,5 milliards de lettres par an n’est pas viable pour 2 milliards de lettres », écrit Postes Canada dans son rapport annuel 2023. « Nos revenus issus du courrier diminuent, mais les coûts de livraison du courrier, eux, ne cessent d’augmenter. »

La majeure partie des revenus de la société vient de la livraison de colis, un service qui s’accompagne de dépenses d’exploitation bien supérieures.

Pour le PDG Doug Ettinger, les difficultés financières de la société sont causées par les coûts de main-d’œuvre et la baisse du volume de courrier. Dans un communiqué publié durant le lock-out, Postes Canada affirmait que les demandes du syndicat feraient grimper les coûts de main-d’œuvre de 3 G$ sur quatre ans.

Tout au long de la crise, la rémunération du personnel s’est maintenue à environ 50 % des revenus d’exploitation. Dans le même temps, les dépenses en capital ont bondi de 299 M$ en 2017 – le dernier exercice rentable de la société – à 677 M$ en 2021.

En janvier, le gouvernement fédéral a prêté 1,2 G$ à Postes Canada pour maintenir sa solvabilité, ravivant les craintes sur une privatisation du courrier au pays.

« Ce n’est pas du tout la première fois qu’un gouvernement agirait ainsi pour se débarrasser d’un actif public; le faire crouler sous les dettes, donner l’impression qu’il n’est pas viable », explique Simon Enoch, un chercheur senior du Centre canadien de politiques alternatives. « D’autres exemples existent, notamment BC Rail. C’est une stratégie d’échec volontaire qui a déjà été appliquée au Canada. »

Moya Greene, une ex-PDG de Postes Canada, était la directrice désignée du Royal Mail (la poste britannique) au moment de sa privatisation en 2013. Depuis, l’action de la société fait du surplace et les délais de livraison s’allongent.

La poste allemande, privatisée dans les années 1990, est devenue DHL – une multinationale de logistique florissante, qui a rapporté des milliards à ses investisseurs. Son personnel, lui, a vu les salaires stagner et les avantages sociaux s’effriter.

Les membres du syndicat qui ont parlé au Rover remettent en question la stratégie de la société, qu’il s’agisse de ses choix de dépenses – comme une flotte de camions neufs qui prend la poussière depuis des mois –, de son hésitation à concurrencer Amazon ou de manque d’enthousiasme pour le retour de la banque postale.

La banque postale produisait d’importants revenus pour la société jusqu’à ce que la pression du lobby bancaire mène à son démantèlement en 1968. Au début des années 2000, Postes Canada avait produit un rapport sur le rétablissement du service, mais ses 801 pages étaient presque intégralement caviardées. Une des rares lignes encore lisibles qualifiait cette stratégie de « gagnant-gagnant » pour la population canadienne.

Un projet pilote permet aux citoyens d’obtenir des prêts de la Banque TD à leur bureau de poste, mais sa couverture est limitée.

Dans le cadre de sa stratégie de croissance des revenus, le STTP a publié le plan « Collectivités durables », qui propose d’offrir des services financiers dans 6 000 bureaux au pays. Selon le syndicat, cela profiterait surtout aux communautés rurales où l’on trouve un bureau de poste, mais pas de banque.

Le plan appelle aussi à l’élargissement de l’offre des bureaux de poste : service Internet haute vitesse rural, bornes de recharge pour véhicules électriques, carrefour communautaire dans les régions qui n’en ont pas et service de livraison alimentaire à prix abordable.

Des options qui laissent la direction de Postes Canada indifférente.

« Nous craignons évidemment la privatisation, tant pour nos membres que pour la simple raison que la population canadienne mérite un service postal public, explique Yannick Scott. Nous sommes prêts à envisager de nouvelles sources de revenus, à trouver des façons de continuer à offrir le meilleur service postal, au meilleur prix. Mais la direction veut purement réduire les coûts de main-d’œuvre. »

* Par peur des représailles, les sources travaillant à Postes Canada ont demandé que leur vrai nom ne soit pas publié.

Author

Christopher used to work for Postmedia; now, he works for you. After almost a decade at The Montreal Gazette, he started The Rover to escape corporate ownership and tell the stories you won’t find anywhere else. Since then, Chris and The Rover have won a Canadian Association of  Journalists award, a Medal of the National Assembly, and a Judith Jasmin award — the highest honour in Quebec journalism.

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