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Prendre soin de ceux et celles qu’on encage

La prison comme prolongement d’un échec collectif.

GRAPHIC: Justin Khan

La publication du dernier rapport du Bureau de l’enquêteur correctionnel (BEC) trace un portrait sans ambiguïté de la manière dont le Canada gère la santé mentale des personnes qu’il incarcère. 

Le rapport du Dr Ivan Zinger est une sorte de radiographie institutionnelle qui montre un système répétant, sans autocritique, une logique où l’ordre et la sécurité supplante systématiquement le soin des personnes détenues. Les milieux carcéraux sont devenus les espaces par défaut pour contenir des crises psychiatriques que l’État ne parvient plus à prendre en charge ailleurs.

« Le Dr Ivan Zinger estime que, depuis sa nomination comme enquêteur correctionnel en 2023, un nombre significatif de ses recommandations en matière de réforme systémique a trop souvent été ignoré ou encore rejeté par (Service Correctionnel Canada). Il écorche aussi le ministère de la Sécurité publique qui, indépendamment du ministre à sa tête, montrait une réticence à appliquer les recommandations du Bureau de l’enquêteur correctionnel (BEC) en matière de soins psychologiques.» 

« Les personnes atteintes d’une maladie mentale grave […] devraient être transférées dans des hôpitaux psychiatriques communautaires mieux adaptés à leurs besoins.»

– Dr Ivan Zinger, enquêteur correctionnel du Canada

«L’enquêteur correctionnel critique notamment les cinq centres régionaux de traitement gérés par SCC, estimant qu’ils ressemblent de plus en plus à des entrepôts pour les personnes souffrant de problèmes mentaux.»

(Source: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2207222/enqueteur-correctionnel-penitenciers-rapport-sante-mentale)

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Vous penserez peut-être, en lisant ce texte, que j’ai les priorités à la mauvaise place. Qu’aborder la situation des personnes incarcérées alors que les droits des minorités sont attaqués de toutes parts paraît presque déplacé. Que la précarité gagne du terrain si rapidement que des milliers de personnes en viennent à frôler la rue, que des campements surgissent aux quatre coins de la province comme autant de preuves accablantes de nos échecs collectifs, et que des enfants à qui l’on demande la perfection pour les façonner en futurs petit·es travailleurs disciplinés se rendent à l’école le ventre vide.

Ceux et celles qui finissent institutionnalisé·es ne tombent pas du ciel. Ce sont souvent les mêmes personnes qu’on laisse dériver en amont : enfants et adolescent·es ballotté·es entre des services en rupture ou jeunes adultes absorbé·es par la précarité financière et le trauma. L’institution prend la relève là où le filet social s’est effondré. Et si je le vois aussi clairement, c’est parce que j’ai fait partie de ces trajectoires-là. Rien de ce que décrit ce rapport ne m’est étranger car il s’agit du prolongement logique de ce que j’ai vécu et observé.

Centre jeunesse de Québec à Cap-Rouge. PHOTO : courtoisie Marie-Élaine Guay

C’est que, voyez-vous, de douze à dix-sept ans et demi, j’étais en prison pour enfants. On entend souvent dire « centre jeunesse », mais pour celles et ceux qui y vivent, c’est une prison. Durant ces cinq années, j’étais placée au centre de réadaptation jeunesse L’Escale, à Cap-Rouge. La porte de ma chambre était lourde et verrouillée en tout temps, même la nuit. Les déplacements, qu’on appelait des « transitions », se faisaient en rang, nos échanges étaient strictement encadrés, et chaque petit moment du quotidien suivait un rythme imposé par l’institution.

On parlait alors de réadaptation — c’est aussi ce qu’on répétait aux parents de celles qui avaient la chance de les voir impliqués dans le processus — alors que ce qui organisait nos journées relevait essentiellement de la gestion et du contrôle des corps et de la pensée libre. Les routines visaient à nous maintenir dans une docilité stricte, les attentes des intervenants et des travailleurs sociaux demeuraient souvent irréalistes, et la moindre réaction émotionnelle devenait un « incident ». La punition et la salle d’isolement servaient à contenir la détresse et à corriger ce que l’institution percevait comme un débordement. Je n’ai que très rarement senti une véritable disponibilité pour comprendre ce qui se passait en nous.

Ces années-là m’ont appris comment la DPJ traite les enfants qu’elle ne sait pas accompagner. Et lorsque je lis aujourd’hui les rapports sur les établissements pour adultes, je reconnais cette logique comme quoi la détresse reçoit des réponses opérationnelles, et la Charte, pourtant censée protéger toute personne, se heurte aux pratiques dites « institutionnelles».

J’en parle parfois dans Le temps des monstres, mais ça demeure très récent, pour moi, de m’ouvrir à mon passé de jeune délinquante, surtout à l’écrit. Comme si déposer ces mots sur la page laissait une trace, une marque indélébile sur ma trajectoire, de laquelle j’ai encore un peu honte. Pourtant, plus je m’affranchis de ce passé en l’assumant comme une part importante de mon regard critique sur les sujets de société, plus je sens qu’il cesse de me retenir dans ma prise de parole.

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Je crois que tout ça est lié : la dégradation et la privatisation du système de santé, la façon dont on traite les travailleurs et travailleuses qui revendiquent leurs droits, la manière dont on relègue nos aîné·es et les personnes malades, et, oui, la manière dont on gère celles et ceux qu’on enferme. Ce sont les mêmes réflexes institutionnels, les mêmes angles morts, les mêmes hiérarchies de valeur qui traversent ces systèmes. On tolère la négligence et on va même jusqu’à l’exercer dès qu’il s’agit de vies jugées moins prioritaires ou moins productives, qui ne se prêtent pas au grand jeu du capital. Cette logique se retrouve partout où l’État exerce son pouvoir. Y compris en détention.

À la lecture du rapport, on comprend immédiatement que les centres régionaux de traitement (CRT), gérés par le Service correctionnel du Canada (SCC), ne sont pas des hôpitaux. Ils n’offrent ni l’environnement clinique ni les compétences professionnelles nécessaires pour répondre à la complexité des personnes qui s’y trouvent. Les CRT demeurent d’abord des prisons, de par leur architecture carcérale, la culture de contrôle qui y règne, la surveillance constante et les interventions punitives qui remplacent les réponses thérapeutiques qu’on devrait privilégier. L’enquêteur correctionnel l’écrit assez franchement dans les 174 pages du rapport : ces établissements ne sont pas conçus pour traiter la maladie mentale, seulement pour la gérer et souvent, de manière coercitive.

Le Dr Zinger décrit un système qui a progressivement déplacé la responsabilité du soin des personnes vulnérables vers le système correctionnel, sans jamais lui donner les outils appropriés ni les effectifs pour accomplir cette tâche. Le résultat est un dispositif hybride, bancal, où les pratiques médicales se déploient dans un cadre qui les contredit. Les équipes cliniques travaillent dans des unités à barreaux, les évaluations psychiatriques se font sous contrainte, et les interventions d’urgence sont confiées en priorité à des agents correctionnels plutôt qu’à des spécialistes de la santé mentale.

Ce décalage structurel constitue le terreau d’une violence récurrente et institutionnalisée. Le rapport indique qu’au cours des cinq dernières années, les CRT ont comptabilisé 1 534 incidents d’automutilation ou de tentatives de suicide, et que la force a été utilisée dans 24 % des cas. Plus troublant encore : des agents inflammatoires — des produits chimiques irritants normalement réservés à des situations de danger imminent — ont été utilisés dans 9 % de tous les épisodes d’automutilation. 

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À l’unité La Marina, où j’ai passé une partie de mon long séjour à l’Escale, une jeune autochtone qui tentait régulièrement de mettre fin à ses jours se retrouvait presque chaque fois en isolement. Pour l’y emmener, deux agents d’intervention immenses se plaçaient de chaque côté de son corps minuscule, la soulevaient pendant qu’elle criait et se débattait, puis la jetaient dans cette salle vide et noire. Quelques heures plus tard, elle regagnait sa chambre, épuisée et vêtue uniquement d’une jaquette à l’effigie des Nachous où l’on pouvait lire « Chat va bien » sous un petit félin levant le pouce. Et la scène recommençait la semaine suivante, dès qu’elle murmurait « je veux mourir » à l’oreille de quiconque se trouvait trop près d’elle.

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Le rapport décrit aussi d’autres dérives violentes, dont celle d’un patient en crise suicidaire aspergé d’agent inflammatoire dans une cellule d’observation, avant que deux membres du personnel tentent de dissimuler l’incident dans leurs rapports internes, révélant une culture où le recours à la force sert à gérer ce qu’on perçoit comme une menace à la sécurité plutôt qu’à soutenir la personne en crise.

L’incapacité à structurer un cadre thérapeutique cohérent se manifeste aussi dans le recours massif à la pharmacologie. Faute d’accès à un traitement psychologique stable, de nombreuses femmes incarcérées disent être surmédicamentées. L’une d’elles résume : « Vous obtenez des produits pharmaceutiques ici jusqu’à ce que vous soyez bleue au visage (…) Ce n’est pas une solution à long terme. (…) Vous avez des gens traumatisés et dépendants. » Une autre ajoute : « Ce sont les conseillers bon marché. Une détenue médicamentée est plus facile à gérer. »

Le problème dépasse les questions cliniques et expose une défaillance structurelle. Le rapport signale une coordination déficiente, des équipes en silo, une documentation lacunaire, une faible circulation de l’information et une absence de suivi du risque. La culture interne ressemble davantage à une succession de procédures qu’à une stratégie de prévention.

Ce désordre a des conséquences lourdes. L’enquêteur note 19 décès en établissement, dont plusieurs évitables. Il souligne aussi des agressions, des violences non signalées et des cas d’automutilation qui auraient pu être prévenus si les signes de détérioration psychique avaient été reconnus à temps.

La surreprésentation des personnes autochtones, qui constituent 34 % des patients des CRT, ajoute la dimension d’un dispositif colonial qui continue de déplacer la violence vers les mêmes groupes, génération après génération. Les CRT, dans ce contexte, deviennent un lieu de réincarcération du traumatisme plutôt qu’un espace de guérison. Les recommandations en matière de décolonisation, répétées d’année en année, restent largement inappliquées.

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En prison pour enfants, j’ai connu des filles qui ne sont plus en vie aujourd’hui : certaines assassinées, d’autres suicidées, d’autres mortes d’overdose. Ma bonne amie de l’époque, Pascale Paré, est portée disparue depuis le 17 décembre 2000

Cette expérience ne me donne pas la vérité absolue, mais elle m’offre une compréhension concrète de ce que produit l’incarcération — surtout lorsqu’elle s’exerce sur des enfants et des adolescent·es. Au minimum, elle m’autorise à nommer certains angles morts du discours public sur la détention, la responsabilité, la réadaptation ou les soins en santé mentale.

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Et ce que j’ai vu à l’Escale se confirme ensuite dans les chiffres : selon les travaux longitudinaux de l’EDJeP (Étude sur le devenir des jeunes placés), les jeunes placé·es en centre jeunesse sont fortement surreprésenté·es dans les prisons pour adultes. L’ensemble des jeunes qui grandissent dans leur famille a environ 0,9 % de chances de se retrouver dans la rue, alors que les ex-placé·es présentent un risque de 33 % d’itinérance entre 18 et 21 ans. Et ceux et celles qui tombent en situation d’itinérance à leur sortie de placement ont 3,5 fois plus de risques d’être emprisonné·es que les jeunes ayant un logement stable. Autrement dit, une proportion marquante des jeunes qu’on n’a pas su soutenir adéquatement pendant l’enfance se retrouve, quelques années plus tard, dans les établissements carcéraux du pays.

Le Canada recourt à la prison pour combler le vide laissé par un système de soins en santé mentale en friche depuis des décennies. Tant que les ressources demeureront insuffisantes dans les réseaux provinciaux, les établissements fédéraux continueront d’être les premiers — et parfois les seuls — lieux d’accueil pour des personnes en crise. Ce choix implicite, parce qu’il n’est jamais assumé publiquement, se déploie sans réelle évaluation de ses conséquences humaines.

La prison n’est plus limitée à son objectif de détention car elle est devenue un dispositif de gestion de la souffrance sociale. Un dispositif qui recueille, par défaut, celles et ceux que les autres institutions n’arrivent plus à soutenir. Le BEC propose une série de recommandations structurelles, mais rappelle que celles-ci sont ignorées depuis plus de vingt ans.

Cette injustice se perpétue parce qu’elle fonctionne selon une logique qui décide de confondre la gestion et le soin. Ce qu’il manque, c’est un courage politique capable de reconnaître que la violence institutionnelle n’est pas un dommage collatéral inévitable : c’est plutôt un choix structurel.

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Je me considère privilégiée parce que je suis encore en vie. On ne m’a pas tuée, mes tentatives de suicide ont été prises en charge, et je n’ai jamais touché aux drogues dures ni connu la rue. Beaucoup n’ont pas eu cette chance. Si on veut une société qui protège réellement les enfants et leur offre les mêmes possibilités d’avenir, il faudra d’abord en bâtir une qui protège tous les enfants. On ne crée jamais un monde sûr pour un seul enfant : ou bien on le construit pour tous, ou bien il n’existe pour personne.

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Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

Comments (1)
  1. Il faut impérativement s’occuper de la santé mentale de toutes et tous. Merci pour cette vibrante chronique. The Rover : vous tenez là une plume en or !

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