Une politique de la STM opprime et chasse les sans-abri, selon des experts
Des personnes vulnérables sont expulsées de leur abri de dernier recours.

Cet article a été initialement publié en anglais le 27 août 2025. Lisez l’article original ici.
Traduit de l’anglais vers le français par Géraud Le Carduner.
Vous prenez le métro? Vous avez peut-être constaté une présence policière accrue et une diminution du flânage.
En effet, la Société des transports de Montréal (STM), qui régit le transport en commun de la ville, a émis cette année une obligation de circuler dans les stations de métro. Toute personne n’étant pas en train d’« effectuer un déplacement » – elle est assise, fait la sieste, quête ou s’abrite – peut être mise à la porte par les constables de la STM ou le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).
Depuis la pandémie, un nombre croissant de personnes, souvent sans abri, se rassemblent dans les stations de métro. L’obligation de circuler vise la sécurité, mais plusieurs Montréalais·es sont d’avis qu’elle marginalise de nouveau les citoyens les plus vulnérables en les renvoyant à la rue.
Un jour étouffant de juillet, je suis allée à la rencontre de deux personnes itinérantes que je croise régulièrement sur le Plateau. J’utiliserai des noms fictifs, car Jeanne* et Francis* hésitent à ce que leur nom se retrouve dans les nouvelles. Pour lutter contre l’humidex de 40 °C, je leur ai donné de l’eau et du Gatorade, et nous discuté sur les bancs jouxtant la station. Je leur ai demandé s’ils avaient été récemment chassés du métro.
« Ah, anti-flânage », a dit Francis en secouant la tête.
Cette journée même, Francis et Jeanne faisaient la sieste dans le métro, à l’abri du soleil écrasant. Jeanne dormait profondément quand des constables l’ont réveillée. Ils ont demandé au duo de quitter la station et les ont escortés sans altercation physique.
C’est devenu une sorte de routine, me disent-ils.
Francis explique que par mauvais temps – canicule, pluie ou froid –, le métro est un bon abri, dont l’achalandage permet aussi de quêter. Ces jours-là, s’il se fait expulser, il attend que les agents s’en aillent, retourne dans la station et y reste jusqu’à ce que le cycle recommence.
En passant par cette station, je voyais presque toujours Francis assis ou occupé à quêter. Jusqu’au 13 mars 2025, quand la STM a annoncé une « obligation de circuler » dans le métro et barricadé divers lieux de rassemblement.
Censée être temporaire, cette politique a pris fin le 30 avril 2025, sans tambour ni trompette. Personne ne semblait au courant de la fin de l’obligation, les barricades sont restées, et les agents ont poursuivi les expulsions.
Le 18 juin, la STM a reconduit l’obligation de circuler jusqu’au 30 avril 2026. En conférence de presse, elle a salué l’effet positif de cette politique sur la sécurité.
Présente à la conférence, Annie Savage ne voyait les choses du même œil. Elle dirige le RAPSIM, un organisme de soutien à la population itinérante de Montréal.
« Nous, on voit déjà les impacts [de l’obligation], a déclaré Mme Savage en mêlée de presse. Nous, ce qu’on a comme écho, comme effet du terrain, c’est des travailleurs communautaires qui ont perdu les liens complètement avec les gens. Ça met des années à bâtir des liens de confiance avec des personnes qui ont déjà beaucoup de méfiance envers notre système, envers notre réseau. »
Depuis la pandémie, l’itinérance explose à Montréal, mais les hébergements n’ont pas suivi la tendance. En 2022, on comptait environ 4 690 personnes en situation d’itinérance. Ce chiffre frôle maintenant les 10 000 selon Robert Beaudry, le conseiller municipal chargé de l’itinérance à la Ville.
Selon un rapport publié en 2025 par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, les ressources d’hébergement totalisent 2 072 places, un nombre qui ne suffirait pas même pour la moitié de la population itinérante. Pénurie oblige, certaines personnes avaient fait des stations de métro leur abri de fortune – jusqu’à l’obligation de circuler.
« Ce n’est que de la répression, du déplacement », a dénoncé Annie Savage.
Les équipes d’intervention perdent contact avec leur clientèle, qui se retrouve isolée, et donc plus à risque de succomber à une surdose, à un problème de santé ou à la météo.
« C’est difficile d’être encouragé en ce moment », a déploré Mme Savage.
« À court terme, il faut penser au quotidien de ces personnes qui se font déplacer du métro, d’une bibliothèque, d’un campement. On ne les veut pas à l’intérieur, on ne les veut pas à l’extérieur, on ne les veut pas près de notre maison. Tout le monde voudrait qu’on agisse, mais personne n’est prêt à faire le compromis de voir son quotidien impacté par la présence de personnes vulnérables ou en détresse dans l’espace public. »
Le SPVM et les constables de la STM ont pour consigne de diriger les personnes expulsées vers des « ressources alternatives » ou de les mettre en contact avec l’EMMIS, l’équipe de médiation de la ville.
Toutefois, en l’absence de ressources, les gens rechignent évidemment à quitter le métro – une réalité dont le constable Kevin Grenier est très conscient lorsqu’il applique l’obligation de circuler.
Selon lui, environ 20 personnes s’abritaient régulièrement dans le métro avant la pandémie. Maintenant, il y en aurait près de 300.
« Je vous dis que c’est pas le fun du tout de jeter quelqu’un à la rue. S’il y avait un nombre de ressources, ce [serait] facile », déclare M. Grenier.
« Si la personne y va pas, c’est son choix. Mais au moins on a une porte de sortie. On serait plus en accompagnement qu’en expulsion. Mais là, en n’ayant pas de ressources, on fait pas ça de gaieté de cœur. C’est juste que là, on a perdu un peu de contrôle. »
Renforcer le « sentiment de sécurité »
La STM a refusé les demandes d’entrevue du Rover et indiqué que sa direction n’était disponible que durant la conférence de presse. The Rover n’y a pas été invité, mais en a obtenu un enregistrement.
Marie-Claude Léonard et Éric Alan Caldwell, respectivement directrice générale et président du conseil d’administration de la STM, ont encensé l’obligation de circuler lors de la conférence de presse du 18 juin.
Un sondage indique que le « sentiment de sécurité » de la clientèle du métro a gagné huit points de pourcentage entre le 13 mars et le 30 avril. Dans l’année à venir, la STM continuera à recueillir des données sur l’effet de cette politique.
« Pour nous c’est concluant et il faut maintenir [l’obligation de circuler] pour qu’on puisse se recentrer sur notre mission de déplacer 1,1 million de clients à tous les jours de façon fiable et sécuritaire en s’assurant de rester attractif pour nos clients », a résumé Mme Léonard.
La STM a renforcé la présence de ses constables et du SPVM dans des stations clés depuis février 2025. Elle a également consacré 5,9 M$ de plus à l’ajout de personnel de sécurité et d’entretien.
« Force est de constater qu’on ne peut pas être un refuge, reconnaît Caldwell. Donc, c’est pour ça que le conseil d’administration, fort de ses constats, a pris la décision d’autoriser une nouvelle instruction d’obligation de circuler dans l’ensemble des installations du métro. »
Selon M. Caldwell, la STM collabore avec l’EMMIS et réclame des ressources supplémentaires pour résoudre les problèmes systémiques auxquels les personnes itinérantes font face.
« On doit continuer d’améliorer le sentiment de sécurité, ajoute-t-il. Si on veut que le métro reste un service public vraiment inclusif, les gens doivent s’y sentir bien. »
L’effet sur le terrain
Charlie*, qui pratique le travail du sexe, tient à rester anonyme pour ne pas risquer son gagne-pain. Selon iel, la sécurité des personnes vulnérables a souffert de l’obligation de circuler.
« Ils repoussent les gens en pensant [les faire] disparaître, mais les gens n’ont pas plus une place où aller ni se rassembler, explique Charlie. Ce sont des êtres humains qui ont besoin de connexion sociale aussi. Puis pour leur sécurité, si c’est des gens qui consomment, de tout le temps être repoussés [au point de] se cacher dans des ruelles pour consommer, bien là le risque de surdose mortelle, il augmente. »
En 2024, 7 146 personnes ont succombé à une surdose d’opioïdes au Canada. Un chiffre légèrement inférieur à celui de 2023 (8 623 décès), mais en hausse marquée depuis la pandémie – en 2019, 3 742 décès ont été comptabilisés.
Au Québec, la tendance est inverse. L’année 2024 a été la pire à ce jour, avec 645 décès, contre 181 en 2017.
Selon Charlie, depuis que la STM a renforcé la présence de la police et des constables en février, la relation entre sans-abri et forces de l’ordre s’est détériorée.
Pendant l’hiver, Charlie a constaté une aggravation de « l’impatience et de la rudesse des policiers, des agents de la STM ». Et depuis l’obligation de circuler, c’est « tolérance zéro ».
Souvent, la police et les constables appliquent l’obligation de circuler sans collaborer sans être accompagnés d’une équipe sociale ou d’intervention. Pour toute la ville et ses 68 stations de métro, on ne compte que trois équipes mixtes EMIC, qui regroupent constable, agent·e de police et travailleur·euse social·e.
Charlie observe régulièrement des cas de violence policière. Pour iel, ce sont des ressources qu’il faut ajouter, pas des agents ni des constables.
« [Ils] disent à la personne, “OK, ben il y a des refuges”, mais ils ne vont pas faire les appels avec la personne pour réaliser que les refuges sont pleins, qu’il n’y a pas d’alternative. La personne a peut-être même pas de souliers, et il fait moins 30 dehors. Je ne les vois pas essayer de référer ou de rediriger [les personnes s’abritant dans le métro]. »
Pour conserver la confiance de sa clientèle, Charlie évite de collaborer avec la police et les constables de la STM. De ce qu’elle voit, plutôt que d’aider les personnes vulnérables, ces intervenants leur causent du tort, entre autres en infligeant de la violence et des amendes.
« Certaines personnes continuaient quand même à aller dans le métro parce que quêter, c’est leur moyen alternatif de subsistance, considérant que le chèque d’aide sociale, ça permet pas de vivre. Ça amenait un gros stress pour ces personnes-là. Ils ne pouvaient pas, il fallait pas qu’ils restent assis, il fallait qu’ils restent debout. C’est un peu comme leur motif, pour donner des contraventions, la mauvaise utilisation d’immobilier urbain. Parce que tu dors sur un banc qui n’est pas fait pour dormir. Il y a toute cette approche qui est de plus en plus sévère », explique Charlie.
Les interventions du SPVM et des constables se sont multipliées depuis le lancement du service de signalement, en novembre. Charlie l’appelle la « snitchs line » (ligne des snitchs).
« On crée une distinction entre citoyens sans domicile et les citoyens domiciliés qui sont dérangés. On essaie de faire la distinction entre, est-ce que c’est dérangeant ou dangereux? Je pense que beaucoup de gens vont confondre les deux », affirme Charlie.
« On ne met pas fin à l’itinérance, mais aux itinérants »
Je me suis rendue à Résilience Montréal, un des rares abris de jour de la ville. Jouxtant le Square Cabot et la station Atwater, il ne désemplit pas. En 2019, l’année de son ouverture, il servait 300 repas par jour. Maintenant? Jusqu’à 1 200.
David Chapman, le directeur exécutif, m’a fait visiter ce bâtiment très achalandé.
Au mur de l’entrée sont affichés les visages d’habitué·e·s de l’abri emporté·e·s par une surdose. De nouveaux portraits rejoignent régulièrement les anciens, me dit M. Chapman.

Nous nous faufilons entre des gens qui font la file pour obtenir un repas chaud et fouiller dans les articles du kiosque à vêtements. Il me montre le dortoir sur deux niveaux; des dizaines de matelas à même le sol, séparés par des cloisons basses transparentes, et quasiment tous occupés par des sans-abri épuisés.
Au sous-sol, où des piles de vêtements attendent le tri, nous sommes assaillis par la chaleur étouffante de la laveuse et de la sécheuse, qui nettoient les serviettes que l’établissement utilise par centaines chaque jour. Nous arrivons enfin dans le petit bureau de David, une petite pièce aux murs de béton aveugles occupée par un ordinateur.
« [Le bureau] de quelqu’un qui a réussi dans la vie », s’exclame joyeusement M. Chapman.
Depuis l’obligation de circuler, les services de Résilience font face à une demande accrue, m’explique-t-il.
« Nous n’avons pas pour habitude de refuser des gens, affirme David. Mais quand les ressources comme la nourriture ou les lits viennent à manquer, un certain segment de la population itinérante ne prend pas la peine de venir ici s’il y a beaucoup d’achalandage. »
David est conscient que les stations de métro ne sont pas conçues pour héberger les sans-abri, mais ceux-ci n’ont pas l’embarras du choix.
« S’il y avait des ressources comme Résilience Montréal dans tous les quartiers, la politique anti-flânage du métro ne poserait pas vraiment problème, déclare Chapman. Le souci, c’est qu’ils mettent cette politique en place sans ajouter une meilleure option en parallèle. »
Le problème découle d’un manque de volonté autant dans les quartiers, motivés par le « pas dans ma cour », que dans la classe politique.
Québec a alloué 24 M$ à Montréal pour l’aider à vider les camps de sans-abri – mais les hébergements d’urgence comme Résilience ne recevront que 9 % de cette somme. Chaque année, Résilience doit combler le manque de financement en sollicitant des dons privés.
En 2025, l’abri développera ses activités et changera de local. Pour M. Chapman, même s’il est important de financer les logements de transition et les subventions de loyer, les services d’urgence sont négligés.
À mesure que les ressources d’urgence atteignent leur capacité et qu’un nombre croissant de sans-abri se font chasser du métro, de nombreuses personnes deviennent plus difficiles à trouver.
« Il ou elle se cherchera un coin discret dans la ville souterraine, un tunnel… un buisson à l’abri des regards où se cacher et s’isoler, décrit Chapman. Et si c’est une personne qui utilise des drogues de rue, c’est probablement là que sa vie se terminera. Donc quand nous refusons d’investir dans ces mesures intermédiaires et qu’on les maintient au strict minimum, on ne met pas fin à l’itinérance, mais aux itinérants. »
Dans le rapport annuel 2024-2025 du Centre des femmes de Montréal, on peut lire que « les nouvelles mesures de la société de transport de Montréal (STM), dont l’interdiction de flâner dans le métro, et pour les personnes en situation d’itinérance d’utiliser les stations comme refuges ont réduit nos contacts avec certaines participantes que nous rencontrions auparavant dans les stations de métro. Ceci a rendu plus difficile la prise de contact avec celles qui ne disposent pas de moyens de communication. »
Contrairement à Toronto et Calgary, Montréal ne tient pas le décompte des personnes itinérantes mortes de surdose. Selon M. Chapman, « c’est pratique [pour la Ville] de ne pas le savoir » quand elle évalue l’effet de ses politiques.
Pour lui, l’obligation de circuler envenimera à coup sûr la situation dans les stations de métro.
« Je sais que tout le monde veut critiquer les policiers, mais le problème est qu’on les fait intervenir pour une tâche ridicule. Ce sont les malchanceux qui doivent mettre en œuvre un plan mal pensé… On les met dans une situation qui exige des actions cruelles », déplore M. Chapman.
« Nous créons une interaction qui se soldera par un conflit », ajoute-t-il.
« On appréhende l’hiver »
En entrevue Zoom avec The Rover, Kevin Grenier, président de la Fraternité des constables et agents de la paix de la STM (le syndicat des constables), a émis des réserves au sujet de l’obligation de circuler.
« Le timing a été bon pour l’implanter parce qu’il a commencé à faire chaud. C’est pour ça qu’on appréhende réellement l’hiver qui s’en vient parce que les gros froids vont arriver et on risque de plus avoir à utiliser la force envers les gens pour les expulser », prédit M. Grenier.
Il comprend qu’en l’absence d’abris, certaines personnes ne veulent pas sortir du métro – ce qui ne lui donne pas hâte à la saison froide.
« Ils n’ont pas de place où aller. Moi aussi, je me battrais si on voulait me sortir de mon domicile. Je veux rester ici au chaud, dans le bien-être, et non à moins 40 dehors », ajoute-t-il.
Kevin Grenier explique que les constables reçoivent une formation en désescalade et s’efforcent de prendre leur temps durant les interventions avec la population itinérante. Cela demeure insuffisant si personne ne prend le relais à l’extérieur, ou qu’il n’y a nulle part où aller.
Un manque de ressources créé par l’inaction du gouvernement, selon lui.
« Si [les gouvernements provincial et municipal] faisaient preuve de leadership, ils feraient tout pour ouvrir les ressources et avoir les employés nécessaires pour y travailler. Des locaux vides, il y en a plein à Montréal. S’ils manquent d’employés, il va falloir clairement qu’ils se posent la question du pourquoi. Est-ce que c’est une question d’avantages sociaux, de salaire? Fort possiblement. »
« On voit et on côtoie (les intervenant·e·s). C’est extrêmement difficile. Clairement, eux autres aussi, ils vont avoir besoin de suivi, d’accompagnement psychologique parce que ça draine », dit-il.
« Le métro ne peut pas devenir un abri »
Dans son nouveau rapport sur l’itinérance, l’Office de la consultation publique de Montréal (OCPM) constate un « déficit majeur » dans la gouvernance en matière de lutte à l’itinérance, et ce à tous les paliers gouvernementaux.
L’OCPM a pressé la Ville de Montréal de renforcer son leadership et de mobiliser toutes les ressources disponibles pour bonifier les services à la population itinérante.
Le 10 juillet, la ville a tenu une conférence de presse pour commenter le rapport de l’OCPM. Le conseiller Robert Beaudry y a qualifié la situation de « crise humanitaire », sans toutefois déclarer l’état d’urgence. Il a ajouté que, par souci de sécurité, la ville n’appliquerait pas la recommandation de cesser le démantèlement des camps de sans-abri.
The Rover a demandé à M. Beaudry si la Ville pensait avoir trop vite soutenu l’obligation de circuler, étant donné le manque d’hébergement.
« Le métro ne peut pas devenir un abri, le parc non plus, a répondu M. Beaudry. Ces gens ont besoin de services et les méritent. C’est vraiment important que la Ville fasse équipe avec le Gouvernement du Québec pour créer ces ressources. »
Il a rappelé que la Ville avait agi rapidement pour ajouter des lits aux abris en 2020 en utilisant des hôtels inoccupés comme abris temporaires et en augmentant la capacité des abris. Cependant, il n’était pas en mesure de chiffrer le nombre de places qui s’ajouteront cet hiver.
« [Les abris] étaient absolument tous pleins »
Myriam, une étudiante et chercheuse, a découvert la pénurie d’hébergement en tentant d’aider Ruth*, une itinérante, à trouver une place.
Par une froide soirée d’avril, Ruth a interpellé Myriam et son amie, qui entraient dans la station Sherbooke. Ruth, qui venait d’obtenir son congé de l’hôpital pour une engelure au pied, se déplaçait en béquilles. Elle craignait de dormir dehors – une situation risquée pour une femme – et pensait être trop faible pour passer la nuit au froid. Elle leur a donc demandé de l’aider à trouver un repas et un abri pour la nuit.
« Depuis que Valérie Plante serre la vis du côté du métro, tout le monde sait que le métro n’est plus une option. Elle ne pouvait pas rester là. Impossible de s’y reposer », raconte Myriam.
Myriam et son amie ont commencé à appeler des abris pour trouver une place.
« [Cette expérience] m’a vraiment ouvert les yeux en ce qui concerne le réseau des abris à Montréal… Ces allers-retours [au téléphone] entre 10 abris, chacun me disant d’appeler un autre abri que j’avais déjà appelé parce qu’ils étaient absolument tous pleins », se remémore-t-elle, les yeux écarquillés.
Elle a essayé de réserver une chambre pour Ruth dans une auberge de jeunesse, mais les chambres se trouvaient à l’étage, et la clientèle leur lançait des regards désapprobateurs.
« Quand [Ruth] est allée à la salle de bain, un client a dit qu’“Oh, elle va utiliser la douche et la salir”. Dès qu’elle est sortie de la salle de bain, il a décidé de l’expulser lui-même, alors qu’il ne travaille même pas [pour l’établissement], » raconte Myriam.
Myriam et son amie ont fini par récolter environ 150 $ auprès de leurs connaissances pour payer une chambre d’hôtel à Ruth.
« C’était évident : avoir sa proche chambre, sa salle de bain, son espace et sa nourriture, c’est la dignité. Avoir un espace sûr, c’est un besoin de base. La nourriture et l’accessibilité [aussi] », conclut-elle.
Témoignages de violence
Arrêtée pour avoir filmé
Avertissement : Cette section comprend des descriptions et des vidéos d’actes de violence qui pourraient choquer certaines personnes.
Le SPVM et les constables de la STM ont beau mentionner leur formation en désescalade, plusieurs personnes nous ont envoyé des témoignages ou vidéos montrant l’utilisation d’une force excessive dans le métro. On y voit aussi des agent·e·s qui demandent qu’on ne les filme pas ou qui bloquent les caméras.
Cela fait des années que Julie* filme les interventions de la police et des constables dans le métro de Montréal. Nous avons changé son nom pour la protéger sur le plan juridique.
« Quand je vois des personnes itinérantes, ou n’importe qui d’autre, se faire expulser du métro, je reste à proximité pour être témoin. S’il arrive quelque chose, la police a généralement moins tendance à utiliser la violence quand quelqu’un filme. »
Toutefois, elle a récemment eu de la difficulté à exercer son droit à filmer les interventions des forces de l’ordre. Début mars, peu avant l’entrée en vigueur de l’obligation de circuler, Julie* a été arrêtée en public pour avoir filmé l’expulsion de deux personnes (probablement itinérantes) par quatre constables de la ligne verte.
« Mon ami·e et moi les filmions très pacifiquement. Mon ami·e a exprimé son désaccord en disant “Ce n’est pas cool.” Et là, ils nous ont arrêtés tous les deux… »
Ce n’est pas la première fois que Julie* subit ce genre de répercussion.
« J’ai été accusée d’enfreindre leurs règlements. De harceler les constables en les filmant et en critiquant leurs gestes… Pour avoir émis une opinion politique en affirmant que je réprouve leurs actes à titre d’utilisatrice qui paie son billet de métro, qui réside dans cette ville. Je prends le métro depuis plus de 13 ans. »
Selon Julie*, l’obligation de circuler s’est accompagnée d’une hausse de l’agressivité de la police et des constables envers les personnes qui filment les expulsions ou les interactions avec la population itinérante.
« On voit bien des gens se faire arrêter, recevoir des amendes, se faire harceler par les constables pour avoir essayé de faire preuve de solidarité avec les personnes visées par ce règlement. »
Le 14 janvier 2025
Le 14 janvier 2025, en sortant de la station Saint-Laurent le 14 janvier 2025, Elena a vu un homme sauter le tourniquet. Deux constables l’ont immédiatement bloqué et ont commencé à le pousser vers la sortie.
« Il s’est fâché et a crié à répétition que [les constables de la STM] n’avaient pas le droit de le bousculer ni de le toucher. Les constables l’ont attrapé et jeté de l’autre côté des tourniquets… Ils ont continué à le bousculer. Puis ils l’ont aspergé de poivre de Cayenne et l’ont plaqué au sol », décrit Elena.
Cinq autres constables ont rejoint la mêlée. Elena a commencé à filmer pendant que quatre constables plaquaient l’homme au sol. Dans la vidéo, on l’entend dire ceci : « T’as commencé à me pousser. C’est toi qui a commencé. Y’a plein de témoins ici pour le dire… Tu penses que je vais rester calme? »
Elena raconte que les deux constables qui avaient poussé l’homme essayaient d’empêcher les gens de filmer (0:51 dans la vidéo).
« [Un des constables] s’est mis juste devant moi et m’a dit de reculer, qu’une arrestation, ce n’est pas beau à voir, qu’ils appelleraient une ambulance en cas de blessure, et que c’était mon dernier avertissement si je ne m’écartais pas. Je ne pouvais pas voir de nom sur leurs vestes. J’ai observé… Après l’avoir écrasé pendant 5-10 minutes, ils l’ont jeté dans [le local d’entretien]. Je pouvais voir qu’ils le plaquaient au mur en le fouillant. Je l’entendais hurler. Mon ami·e est passé·e 15 minutes plus tard; il était dans le local avec les constables, inconscient. Aucune idée de ce qui est arrivé. »
Le 19 mai 2025
Le 19 mai 2025, durant la brève levée de l’obligation de circuler, Sofia et une amie ont remarqué un homme assis au sol et cerné par quatre agent·e·s. Il semblait en état d’arrestation, mais Sofia ne comprenait pas pourquoi – il était simplement assis là, à s’occuper de ses affaires.
Son amie et elle ont commencé à filmer l’arrestation. Un agent leur a dit de reculer. L’amie de Sofia ne pouvait plus filmer; comme Sofia utilise une canne, les agents lui ont donné plus d’espace, ce qui lui a permis de mieux enregistrer l’interaction. Le duo a demandé aux agents le motif de l’arrestation, mais ceux-ci ont refusé de répondre, prétextant des raisons de confidentialité. Sofia a fini par entendre que l’homme était arrêté pour avoir donné un faux nom, ce a quoi l’agent a répondu : « Bravo à toi, mais c’est pas à moi de te dire ça. » Elle a demandé si l’arrestation était motivée par la nouvelle politique anti-flânage. « Est-ce que j’ai besoin de vous dire ça? » a rétorqué l’agent.
À plusieurs reprises, les agents ont affirmé à Sofia et à son amie que l’intervention ne les regardait pas. Quand Sofia a informé les agents qu’elles restaient pour observer une arrestation « violente », un agent a ricané : « C’est violent? »
Pendant ce temps, son amie demandait à l’homme où il logeait afin d’informer l’abri de l’arrestation.
« La police interrompait ma camarade qui essayait de parler avec la personne », raconte Sofia.
« Il était pas en mode confrontationnel… Il voulait communiquer avec nous. Il a donné son nom de son plein gré… Sans la police qui s’imposait, ça aurait été hyper fluide », se souvient Sofia.
Le 15 juin 2025
Le 15 juin 2025, une personne anonyme a publié sur Signal une vidéo qu’elle a tournée à la station Berri-UQAM lorsque des agents ont arrêté un homme qui jetait de petits déchets sur les rails.
« L’homme était trop près de la voie et y jetait de petits objets, comme des déchets, mais il ne faisait de mal à personne », raconte la personne.
Dans la vidéo, on voit l’homme plaqué contre le mur. Il remercie la personne de filmer l’incident.
« Malheureusement, la vidéo ne montre pas que le policier à chignon s’est approché de l’homme, l’a violemment tiré par le sac à dos et lui a immédiatement mis la main à la gorge sans avertissement ni tentative de désescalade », a ajouté la personne dans un message.
Mélanie Bergeron, chargée de communications au SPVM, a refusé la demande d’entrevue du Rover au sujet de l’obligation de circuler : « Étant donné qu’il s’agit d’une politique de la STM et que cela se passe dans son réseau, nous vous invitons à communiquer directement avec leur équipe de communication. »
Quand nous l’avons relancé au sujet des signalements de force excessive durant les arrestations dans le métro, le SPVM a répondu ceci : « Après vérification, la mesure de la STM n’a pas d’impact de notre côté. »
Nous avons envoyé un courriel de suivi au sujet des agent·e·s empêchant les gens de filmer; ni les constables de la STM ni le SPVM n’ont répondu à temps pour la publication de l’article.
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