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À Gatineau, un campement de sans-abri aux mains d’une société immobilière?

Devcore loue un village de conteneurs aux sans-abri du plus grand campement de Gatineau – et veut faire de même dans d’autres villes au pays.

Sur le site du village de conteneurs du quartier Vieux-Hull à Gatineau, où se trouve un campement de sans-abri juste de l’autre côté de la clôture. PHOTO: Neha Chollangi

Une version anglaise de cet article a été diffusée le 31 janvier, 2025. Cet article a été traduit de l’anglais vers le français par Géraud Le Carduner

Il y a quatre ans et demi, la vie de Jimmy Wilson a chaviré.

Pour le compte d’une société de gestion immobilière de Gatineau, il inspectait les fondations et le chauffage des maisons nouvellement construites. En 2020, quand l’entreprise a mis la clé sous la porte, il a perdu son travail; incapable de payer le loyer, il s’est retrouvé à la rue.

Jimmy m’a raconté qu’il a logé environ six mois dans le studio d’un ami, à Ottawa. Début septembre 2020, il est arrivé au seul refuge de Gatineau, Le Gîte Ami, près de l’ancien aréna Robert Guertin. Nous avons discuté dans la salle commune du refuge, une cafétéria comme on en verrait dans une école secondaire. New Order jouait quelque part, sur un haut-parleur.

Quand il a commencé à vivre dans les environs, il restait dans sa voiture toute la journée et passait la nuit au refuge. Il se tenait dans son coin, sans discuter ni tisser de liens; il se sentait mieux ainsi, explique-t-il. Récemment, Jimmy a soumis sa demande pour vivre dans le nouveau village de conteneurs qui se construit sur le terrain du campement. Le loyer y serait de 200 $, sur les 800 $ de son chèque d’assistance sociale mensuel. Son plan? Trouver un emploi pendant son séjour dans le village, puis quitter le secteur du campement dès que possible.

« Je serai content de partir d’ici, il y a trop de bullshit », a-t-il dit.

Le 10 janvier, trois jours avant son déménagement dans une maison-conteneur du nouveau village de transition, les travailleurs sociaux du Gîte Ami ont découvert que Jimmy était décédé dans son sommeil.

Pour François Lescalier, l’adjoint à la direction exécutive du Gîte Ami, vivre dans la rue à 50 ans, c’est comme en avoir 70. Il explique que Jimmy avait des soucis de santé, fumait beaucoup et que, comme tant d’autres résidents du campement, il n’avait pas accès à des soins adéquats.

« Quand un proche meurt, soudainement c’est votre propre mort que vous voyez en face, surtout au refuge », décrit François, qui a constaté environ 10 décès durant ses quatre années au refuge.

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Le Vieux-Hull, un des plus anciens quartiers de Gatineau, est un carrefour de la communauté itinérante depuis des décennies. Bon an mal an, les sans-abri dressent leurs tentes près du ruisseau de la Brasserie et se démènent seuls au fil des désastres et des coups durs.

Le site de l’aréna Robert Guertin, un des plus grands campements de Gatineau, accueille les tentes et roulottes d’une centaine de personnes. Il se trouve à distance de marche du centre-ville et de l’autoroute – pour aller mendier – et, surtout, près de services communautaires comme Le Gîte Ami et la Soupe populaire de Hull. 

Comme il s’agit aussi d’un des derniers terrains non construits du centre-ville, il est d’autant plus sollicité. 

Certains pans du campement ont été démantelés à de multiples reprises, leurs occupants forcés à se déplacer loin des regards. L’an dernier, la municipalité a également proposé d’y construire un poste de commandement pour la police, un projet bruyamment rejeté par la communauté. La ville poursuit les discussions sur la démolition du secteur et sur ce qui y sera construit, tout en tenant compte des conséquences du processus pour la population du campement. 

L’hiver 2023 a marqué l’entrée en scène de la société immobilière Devcore, forte d’un actif de 500 M$ au Québec et en Ontario. Soulignant l’importance du rôle de son industrie dans la résolution du problème de l’itinérance, son fondateur Jean-Pierre Poulin a sollicité des financements privés pour bâtir le « campement Guertin » – 48 tentes chauffées destinées aux résidents du campement. Installées durant le temps des Fêtes, les tentes ont gardé plus de 50 personnes au chaud cet hiver.

Certains organismes communautaires et habitants du quartier étaient réticents à l’idée qu’une société immobilière s’immisce dans un dossier relevant, à leur avis, du secteur public. Pour d’autres, l’intervention de Devcore était bienvenue dans un contexte d’itinérance explosive à Gatineau. De 2018 à 2022, le nombre de sans-abri a doublé au Québec; à Gatineau, la hausse a atteint 268 %. Loin d’être une solution permanente, les tentes chauffées ont au moins permis de traverser l’hiver sans aucun décès. 

Au printemps, faute de fonds, Devcore a démantelé la partie du village qui comprenait des toilettes, une halte-chaleur et un poste de sécurité. Toutefois, elle a laissé les résidents garder les tentes chauffées et annoncé le lancement prochain d’une « phase deux » du Campement Guertin.

Ce plan a été annoncé peu après : un village de transition clôturé comptant 60 conteneurs et pensé pour accueillir 100 résidents. Après entrevue, les résidents du campement obtenant une approbation ont le droit de louer un des conteneurs à un prix avantageux (25 % à 30 % de leur revenu).

Un croquis promotionnel du village de transition. PHOTO: Courtesy Transitiôn Québec

Le village propose deux modèles d’unités : une chambre de 100 pi2 avec lit simple, évier, toilette, comptoir, mini-réfrigérateur et espace de stockage; et un studio de 150 pi2 avec lit double, cuisine et salle de bain complètes et terrasse. Les résidents sont astreints à un code de conduite et doivent remettre leur revenu à la Soupe populaire de Hull, chargée de gérer leurs finances et de payer leur loyer.

La première poignée de résidents s’est installée au village le 23 décembre 2024. 

Configuré comme un quartier privé, le village est surveillé par des agents d’intervention. La violence et les activités illégales y sont interdites, tout comme les visiteurs – du moins jusqu’à l’installation des systèmes de sécurité et la fin des travaux. D’ici le printemps, une entrée avec caméra de surveillance et garde de sécurité sera installée, et une clôture sera plantée autour du village.

***

En mai 2024, durant le dévoilement du projet de village de transition, Devcore en faisait une solution temporaire, conçue pour lutter contre l’itinérance à Gatineau pendant cinq ans. 

En parallèle, Devcore a fondé l’organisme sans but lucratif Transitiôn Québec, chargé de la gestion du village. Elle a donc pu recevoir un financement public, soit 1,5 M$ de la Ville de Gatineau et 1,7 M$ du gouvernement provincial. L’organisme cherche également 50 investisseurs (à hauteur de 25 000 $ par conteneurs), à qui il promet un retour sur investissement de 6 %. 

Le projet fait l’objet d’un partenariat entre Transitiôn Québec – qui gérera le site en collaboration avec le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais – et la Ville de Gatineau, qui fournit le terrain et le financement. The Rover a envoyé plusieurs demandes d’entrevue à Devcore et Transitiôn Québec, mais ceux-ci n’ont mis personne à disposition. 

La Ville de Gatineau a conclu une entente d’occupation du domaine public avec Transitiôn Québec pour lui prêter gratuitement le terrain pendant 10 ans. Le village de transition est censé être en place environ cinq ans; au-delà, les plans sont flous. L’entente stipule également que Transitiôn Québec devra améliorer le terrain d’une façon ou d’une autre durant ses 10 ans d’occupation. 

Steve Moran, le conseiller municipal du district de Hull-Wright, explique que les ententes d’occupation du domaine public sont généralement bien plus longues, mais que leur durée minimale est de 10 ans. En ce qui concerne l’amélioration du terrain, il pourrait s’agir de construire ou de rénover un bâtiment. Dans le cas présent, Transitiôn Québec mettra en place l’approvisionnement en eau et en électricité du terrain. 

Lors de l’installation des tentes chauffées par Devcore, l’hiver dernier, Steve Moran s’inquiétait de voir le secteur privé se mêler du problème d’itinérance de la ville.

« C’est notre rôle, comme société, de répondre aux [besoins] de logement de la population – c’est un droit », déclare-t-il. « Ça ne devrait pas relever du secteur caritatif ou privé, mais de l’État, de la ville, de la province et du fédéral. L’autre souci, bien sûr, c’est que les entreprises privées sont motivées par les profits. La crise est en partie due à la nature privée du marché du logement. Il nous faut plus de logements hors marché. »

Un croquis promotionnel du village de transition. PHOTO: Transitiôn Québec

Steve Moran convient toutefois que la Ville doit faire œuvre de pragmatisme à l’égard du village de transition, qui représente une occasion à saisir et une option. Mais pas une solution à long terme, selon lui. 

Certaines personnes, qui cherchent un lieu de vie chauffé et stable en attendant de trouver un emploi et un autre logement, trouveront leur compte avec le village de transition. François Lescalier, le directeur exécutif du Gîte Ami, souligne l’importance du choix pour les personnes en situation d’itinérance – aucune solution ne fait l’affaire de tous. Au final, si une ressource permet de passer de la rue à un environnement sûr, c’est une bonne chose.

Néanmoins, certains résidents du campement se méfient du village de transition, nous apprend François Lescalier. Ils ne veulent pas perdre le contrôle de leurs finances, ni renoncer à leur liberté et à leur capacité de choisir pour se conformer aux règles du village.

En entrevue avec Radio-Canada, Nancy Martineau, directrice exécutive de Transitiôn Québec, a déclaré que l’organisme instaurera des « codes de vie » (un code de conduite) le 1er avril, et qu’il déterminera aussi les modalités des visites. Les résidents seront aussi tenus de « participer activement » à la vie communautaire du village. 

Plusieurs études ont mis en lumière l’esprit communautaire, l’entraide et le partage des ressources inhérents aux campements d’itinérants, et le fait que bien des gens préfèrent rester dehors, dans leur tente, plutôt que de renoncer à leur indépendance dans un refuge. Un village de transition régi par une autorité ne se démarquerait pas vraiment d’un refuge, et les gens qui évitent ces derniers s’en tiendraient donc loin.

Deux jours avant le récent coup de froid de la mi-janvier, Jean-François Bourgon a été expulsé par des travailleurs de Transition Québec pour des infractions au code. En entrevue avec une station de radio locale, il a expliqué avoir reçu des avertissements pour avoir fumé dans sa maison-conteneur et pour n’avoir pas respecté les règles de propreté de son espace. 

Elizabeth Prince, collaboratrice à la recherche d’Architecture sans frontières, s’intéresse à la relation entre architecture urbaine et itinérance. Elle étudie notamment les logements de transition des villes canadiennes pour déterminer s’ils répondent aux besoins de leurs résidents. C’est la grille de lecture qu’elle applique au campement de Gatineau et au développement du nouveau village de transition. 

Dans bien des cas, surtout sur la côte ouest des États-Unis, les minivillages sont d’abord apparus lorsque les résidents des campements ont uni leurs forces pour bâtir une communauté autodirigée, ou ils pourraient se soutenir les uns les autres et vivre dignement. Lorsque les entreprises s’approprient le concept, il en résulte une institution gérée par le privé, aux antipodes du concept d’origine – surtout quand les résidents n’ont pas voix au chapitre durant la planification et le développement, explique Elizabeth.

« Il faut consulter les personnes qui ont vécu cette expérience – elles ont bien des choses à dire, ce sont des adultes qui savent ce qui les aide le plus », affirme la chercheuse.

Lorsque Elizabeth a visité le campement de Gatineau pour ses recherches, il y a quelques mois, elle a demandé aux résidents ce qu’ils pensaient, a priori, du village de transition. Son constat? Ils avaient été peu consultés. Elle a aussi remarqué, depuis sa visite, que de nombreuses personnes ont été déplacées par les travaux.

Elizabeth Prince s’interroge concrètement sur l’avenir du village de transition et sur le déroulement des prochains mois. Notamment car Transitiôn Québec ne détient pas les connaissances ni la culture organisationnelle nécessaires; l’organisme est spécialiste de l’immobilier, pas de l’organisation communautaire ni de l’itinérance.

« De nombreuses personnes seront probablement à leur aise dans ces conteneurs, et il y a beaucoup de demande, mais je trouve qu’il est important de bien comprendre ce qui se passe. Qui sont les acteurs? Et quelle est leur motivation? » se questionne-t-elle. 

Le village de transition de Gatineau n’est pas sans précédent. 

Dans des villes américaines comme Portland et Seattle, des entreprises privées ont chapeauté des projets similaires. Inauguré il y a cinq ans, le Navigation Center de Portland offre lui aussi des logements de transition pour les itinérants des environs. Il a servi des milliers de personnes, mais le bail de son équipe de gestion arrive à terme, obligeant la ville à prendre le relais.

Pris en étau par ses dépenses de fonctionnement élevées et les préoccupations des groupes du quartier, le centre fait face à un avenir incertain.

Dans sa publication sur le sujet, Antonin Margier remarque que les élites privées occupent une place grandissante dans la gestion de l’itinérance. Comme les capacités des gouvernements locaux ne permettent pas de régler le problème, explique-t-il, les grands acteurs privés de la région mettent la main au portefeuille pour développer des programmes sociaux.

« Quand le privé finance des solutions à l’itinérance, le gouvernement public peut réduire ses dépenses; il devient donc codépendant des élites privées pour le financement, et les entreprises sont presque toujours motivées par leur propre intérêt », écrit Antonin Margier.  

Le village de conteneurs. PHOTO: Neha Chollangi

Dahlia Namian et Sara Lambert travaillent pour la Clinique interdisciplinaire en droit social de l’Outaouais (la clinique juridique de l’Université d’Ottawa), qui aide les personnes marginalisées de l’Outaouais. Elles ont documenté l’actualité du site Robert Guertin dans la dernière année, depuis l’entrée en scène de Devcore. 

Sara Lambert fait équipe avec des organismes communautaires de la région depuis 10 ans. Elle évoque la tension entre l’utilité du village face à un besoin réel et l’inquiétude soulevée par la présence d’un acteur privé dans le dossier de l’itinérance.

« D’emblée, nous craignons que les personnes les plus vulnérables et marginalisées souffrent d’une réduction de l’accès aux services », explique-t-elle. « Parce que celles qui correspondent aux critères du village sont celles qui peuvent se conformer à un code de conduite, qui acceptent de respecter certaines règles et qui sont capables de s’engager dans certains processus. »

Dahlia Naiman évoque un autre risque : l’aggravation du désengagement public à l’égard du dossier de l’itinérance. 

« On délaisse la responsabilité collective en matière d’itinérance, ce qui crée une sorte de pente glissante vers la déresponsabilisation du secteur public – nous avons peur que cette approche se normalise », déplore-t-elle.

Les acteurs communautaires en souffrent aussi. Quand les organismes sans but lucratif créés par des entreprises obtiennent des fonds publics, c’est autant d’argent de moins pour ceux qui œuvrent déjà sur place et sont experts de la prestation de services à cette communauté.

Sara Naiman a également constaté la « dépolitisation des organismes communautaires, qui ne peuvent plus critiquer franchement les solutions proposées ». Faute d’autres possibilités, ils doivent se résigner à soutenir la seule solution offerte. 

Durant les prochains mois de travaux, le village de transition devrait se doter d’un jardin communautaire avec serre, d’un parc à chiens, d’un atelier de réparation de vélo, d’un carrefour artistique et culturel et d’espaces de stockage. 

Sur le site Web de Devcore, les illustrations du village de transition montrent des conteneurs pastel empilés comme des Lego autour d’espaces verts, des personnes lisant sur leur terrasse, des chiens jouant dans leur parc et des tournesols plantés dans le jardin. À des années-lumière du terrain actuel, patrouillé toute la journée par une voiture de police. 

« Je pense qu’il s’agit d’une sorte de salle d’exposition pour [Transitiôn Québec], qui veut prouver que le système fonctionne et peut être mis en place dans d’autres villes au Canada », explique François Lescalier.

Author

Neha Chollangi is a journalist and writer based in Montreal. She previously worked as a local reporter in the Okanagan Valley in British Columbia, and an editorial fellow at Future of Good covering social impact and philanthropy.

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