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La neuroplasticité de la solitude

Le capitalisme nous veut seuls. Nos victoires naissent dans la solidarité.

On connaît tous une personne qui préfère être seule, quelqu’un d’un peu insaisissable, difficile à rejoindre, qui décline rapidement nos invitations ou qui repousse sans cesse sa réponse.

« Je te confirme ça plus tard », le classique. Ou encore : « Je te le dirai la journée même », le plus exaspérant.

J’ai quelques ami·es comme ça, et j’ai toujours respecté ce que je considère comme un trait fondamental de leur personnalité. Je n’ai pas envie de les brusquer ni d’insister. Surtout que, lorsqu’on réussit à faire coïncider nos horaires et à se voir, ces moments sont agréables et généralement mémorables. Les Anglo-Saxons ont une expression pour ça : « quality time ».

Par contre, depuis la fatidique pandémie, j’entends de plus en plus parler autour de moi de ce type de comportement qui interpelle et inquiète bien des gens. Sans être intrusive, j’ai couramment besoin de m’assurer que les gens que j’aime, ceux avec qui j’ai traversé des bouts de vie, vont bien. La frontière reste fragile entre se soucier de l’autre à outrance et simplement vouloir prendre soin, n’est-ce pas ?

Un article datant de janvier 2025 dans The Guardian parle du phénomène de flaking, où de plus en plus de gens annulent des plans à la dernière minute, souvent pour se préserver face à la surcharge ou au stress, un comportement qui mine la confiance sociale, même s’il est parfois justifié comme un acte de self-care. On peut y lire : […] « des dizaines de répondants ont indiqué qu’ils annulaient de plus en plus souvent des sorties eux-mêmes, plusieurs expliquant ce comportement par une fatigue permanente, le stress au travail, une mauvaise santé mentale ou un manque d’argent. »

Le 7 août dernier, la Dre Sarah Stein Lubrano publiait un texte intitulé « The Perils of Social Atrophy » dans The Ideas Letter, une revue qui offre des sujets « parfois provocateurs, toujours éclairants », conçus pour bousculer les idées reçues et approfondir la compréhension du monde qu’on habite. Théoricienne sociale, animatrice et écrivaine, elle vient de publier son premier livre, Don’t Talk About Politics: Changing 21st Century Minds, chez Bloomsbury.

La Dre Stein Lubrano souligne un paradoxe intéressant : malgré l’inquiétude sociale grandissante autour de cette épidémie de solitude, les données ne montrent pas que les gens se sentent plus seuls qu’avant. « Despite the popularity of the claim, there is surprisingly no empirical support for the fact that loneliness is increasing », écrit-elle. En revanche, ce qui change réellement, c’est le temps passé seul. 

Aux États-Unis, les heures de socialisation en face-à-face ont chuté de 30 % chez les hommes, de 35 % chez les célibataires et de 45 % chez les adolescents. Les Américains d’aujourd’hui rapportent aussi avoir moins d’amis proches que les générations précédentes. Ça s’appelle une friendship recession. La récession de l’amitié (traduction libre). 

Ici aussi, la tendance existe : en 2021, Statistique Canada rapportait que 13 % des Canadiens de 15 ans et plus se disaient souvent seuls. Chez les aînés, une enquête menée en 2023 estimait qu’environ un senior sur cinq (19 %) vivait cette solitude de manière fréquente.

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Passer beaucoup de temps en solo modifie nos neurones par le mécanisme de la neuroplasticité : cette capacité qu’a le cerveau à s’adapter et à se remodeler. Peu à peu, on perd l’habileté à décoder les signaux sociaux. On peut aussi, par ricochet, se mettre à se méfier davantage des autres, même de nos proches. Une sorte de paranoïa de l’intime, en somme. 

La Dre Stein Lubrano appelle ça l’atrophie sociale. Et ça résonne avec cette impression que, parfois, on croit vouloir être seul alors qu’en réalité, on est déjà pris dans un cercle vicieux où l’isolement nourrit encore plus d’isolement. Autrement dit, il ne s’agit pas toujours de choisir la solitude : il arrive que ce soit elle qui nous choisit.

Ça m’a rappelé ma lecture de Lost Connections du journaliste anglais Johann Hari. Dans ce livre paru en 2018 (que j’ai relu deux fois plutôt qu’une parce que je le trouvais fascinant), il avance que la dépression et l’anxiété ne sont pas uniquement des problèmes chimiques à corriger avec, par exemple, la médication ou la thérapie, mais des signes de détresse et d’urgence en lien avec nos vies déconnectées.

Déconnectés du sens au travail, de la nature, de valeurs communes, mais surtout déconnectés les uns des autres. Hari rappelle que la santé mentale se reconstruit moins dans l’isolement que dans les liens, qu’ils soient amicaux, familiaux ou communautaires. Son constat est implacable : nous vivons une épidémie de séparation, et chaque personne qui décroche un peu plus de la vie sociale en porte les marques.

J’ai la certitude que les politiques néolibérales creusent davantage cette distance entre nous. Poussés par la seule nécessité de survivre dans une époque individualiste et extractiviste, nous tombons le soir comme des mouches. L’idée de se connecter ou de se raconter, après une journée à vendre son âme au profit des autres, sonne comme une vieille rengaine : un mélange de culpabilité face à notre fatigue et de soulagement d’avoir le choix de rester seul·e. En réalité, ce choix est déjà confisqué : c’est le système qui nous isole.

À la fin de son texte, la Dre Stein Lubrano écrit (traduction libre) :

« La neuroplasticité rend possible l’extraordinaire malléabilité et le potentiel des êtres humains. Mais nous ne sommes pas malléables à l’infini. L’isolement social nous abîme : il nous fait perdre des compétences, nous replie dans la peur et l’inquiétude. Pour être véritablement plastiques — c’est-à-dire capables de nous transformer et de nous façonner nous-mêmes —, nous avons besoin les uns des autres. Nous avons besoin d’une vie sociale et politique partagée. C’est avec les autres que notre esprit et notre être se déploient mieux que jamais. Et c’est seulement à travers cette vie commune que nous pouvons commencer à changer le monde. »

Cette idée me semble essentielle, car si la solitude abîme, la solidarité répare. Nos liens ne sont pas de simples à-côtés de l’existence, ils sont une condition de survie et de transformation. Autrement dit, ce que les neurosciences décrivent à l’échelle du cerveau, le capitalisme le fabrique à l’échelle de nos vies.

On parle beaucoup de solitude ces temps-ci, mais il faut remarquer que ce discours émerge surtout depuis qu’elle touche les classes moyennes et bourgeoises. Pendant longtemps, la fatigue extrême, l’isolement et l’impossibilité d’entretenir une vie sociale étaient l’apanage des travailleurs et travailleuses précaires, trop épuisés ou trop pauvres pour « aller prendre un verre après la job ». Mais lorsque ces mêmes symptômes frappent les professions dites privilégiées, le phénomène accède soudain au statut de « problème de société », repris et intellectualisé dans les médias. Or ces médias appartiennent aux mêmes classes qui découvrent aujourd’hui cette fatigue sociale, et qui disposent de la tribune pour en faire le sujet du jour — tandis que les plus pauvres, ceux qui vivent l’isolement le plus brutal, n’ont jamais accès au micro.

Vous direz peut-être que c’est un drôle de parallèle, mais je le dépose ici avec tout le sérieux qui me constitue : à voir les agent·es de bord d’Air Canada se démener main dans la main avec les syndicats pour améliorer leurs conditions de travail cette semaine, il est évident que l’union fait la force lorsque le patronat tente de rogner nos acquis pour continuer de s’en mettre plein les poches. Il jaillit de là l’espoir que, malgré toutes les violences systémiques du capitalisme, nous pouvons affirmer que nous ne sommes à la merci de personne lorsqu’il est question de dignité et de justice. Ils et elles savent maintenant de quel bois on se chauffe.

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Author

Marie-Élaine Guay est poétesse, chroniqueuse et critique littéraire. Elle publie Castagnettes chez Del Busso Éditeur en 2018, suivi de son premier ouvrage en prose, Les entailles, chez Les Éditions Poètes de brousse en 2020. En 2022, son recueil La sortie est une lame sur laquelle je me jette se retrouve en lice pour le Prix des Libraires.

Elle a collaboré au Devoir, où elle a signé des critiques littéraires et la Baladose, une rubrique mensuelle consacrée aux suggestions de balados. Elle est la créatrice du balado Il est minuit comme une flèche, un projet audio visant à faire rayonner la poésie québécoise ainsi que co-animatrice du balado hebdomadaire Le temps des monstres avec Philippe Cigna.

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