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Le communautaire se mobilise

Alors que les fondations des systèmes sociaux du Québec s’effritent, le gouvernement compte sur la main-d’œuvre communautaire bon marché pour pallier les défaillances de ces systèmes.

PHOTO : Isaac Peltz

L’année passée, le gouvernement provincial a accordé à l’organisation de Caroline Chartier une subvention de 3 600 $ afin de financer des hausses salariales pour ses employés.

Son personnel se compose de 65 travailleurs qu’elle rémunère durant les 52 semaines de l’année. Divisé entre les membres du personnel, ce montant lui a permis d’offrir une augmentation de 1,06 $ par semaine.

La gestion d’un groupe communautaire est une tâche constante et essentielle pour chaque quartier et société. Ces organisations soutiennent des segments particuliers de la population et s’efforcent de protéger leurs droits. Moisson Montréal est la plus grande banque alimentaire du Canada et lutte contre l’insécurité alimentaire. La Maison des jeunes L’Ouverture, située à Montréal-Nord, est un centre communautaire offrant un lieu de rencontre supervisé pour les jeunes de 12 à 17 ans. Ce lieu propose des ateliers éducatifs, des activités sportives et un soutien psychologique pour favoriser le développement social et la citoyenneté.

Chartier a explicité qu’ils ne peuvent pas établir de budget pour l’avenir, car ils sont constamment au bord du précipice financier. De plus, selon Chartier, ils ne sont pas en mesure de rémunérer adéquatement leur personnel, qui est sur le point d’être épuisé en raison des longues heures de travail émotionnellement exigeantes et des horaires fluctuants qui ne permettent pas un équilibre facile entre vie professionnelle et vie privée.

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Pour protester contre la décision du gouvernement de ne pas allouer de fonds au secteur communautaire, 10 000 travailleurs se sont rassemblés devant l’Assemblée nationale le 2 avril, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Le Communautaire à boutte ». Pour que le secteur se redresse, Chartier et Mathieu Gélinas, un autre porte-parole du mouvement « Le communautaire à boutte », ont déclaré qu’il aurait besoin d’une injection de 2,6 milliards de dollars.

Alors que la foule scandait, dansait et chantait, espérant voir le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) faire preuve d’un changement de cap dans ses derniers jours, le premier ministre François Legault a prononcé son dernier discours à l’Assemblée nationale. Son parti a applaudi fréquemment, et des ministres comme Simon Jolin-Barrette ont versé des larmes lors de l’éloge de la carrière de M. Legault comme premier ministre du Québec.

« C’est René Lévesque qui a été la plus grande inspiration de ma vie », a affirmé Legault, manifestement ému. « C’est lui qui m’a donné mon amour pour le Québec et les Québécois. »

Malgré ses déclarations d’amour pour le peuple québécois, le premier ministre a supervisé un démantèlement fondamental des systèmes sociaux du Québec et est allé jusqu’à dire qu’il était « en guerre » contre les syndicats, qui ont aidé à bâtir le célèbre « Modèle québécois » économique et social. Mais la CAQ n’est qu’un gouvernement de plus dans une longue lignée ayant agi de la sorte. Depuis le Parti Québécois (PQ) de Lucien Bouchard à la fin des années 90, chaque gouvernement successif, quel que soit le parti, a suivi le modèle budgétaire du « déficit zéro ».

Cette manifestation massive devant l’Assemblée nationale est née d’une discussion à Shawinigan et s’est transformée en une grève spontanée qui a uni les groupes communautaires. À partir de ce moment, le mouvement a connu une croissance imprévue.

« Ça fait un an qu’on travaille sur ce mouvement-là… des groupes de base qui offrent des services au quotidien, qui ont dit qu’on était nourris d’une certaine colère face au sous-financement, un manque de moyens pour pouvoir répondre à nos services essentiels », a déclaré Mathieu Gélinas, co-porte-parole du mouvement.

Gélinas a expliqué les complications liées à la gestion d’un organisme communautaire : les organisations travaillent en silos — demandant du financement tout en luttant pour survivre. Aujourd’hui, face à leur propre extinction, elles se sont organisées. Le mouvement rassemble désormais plus de 1 600 groupes communautaires travaillant en synergie. « On s’est dit : Ben, on va réapprendre collectivement à travailler ensemble », a-t-il ajouté.

Au Québec, les groupes communautaires sont des organismes autonomes à but non lucratif qui offrent des services sociaux et qui militent pour les droits collectifs. Ils agissent comme un « troisième secteur », compensant l’écart entre les institutions publiques et le marché privé pour répondre à des besoins locaux, tels que la santé, la sécurité alimentaire et l’intégration sociale.

Tous ces groupes font face au même problème fondamental : le gouvernement s’appuie de plus en plus sur eux comme alternative aux services sociaux parce qu’ils sont hautement qualifiés et beaucoup moins coûteux.

« Nous ne sommes pas de la main-d’œuvre bon marché. Nous ne sommes pas là pour boucher les trous des services publics. Nous sommes une alternative — une force de transformation sociale », a affirmé Tristan, un membre du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ). « Vous ne pouvez pas réduire le budget du secteur public et augmenter (le fardeau du) secteur communautaire. Qu’est-ce que cela ferait ? Nous ne ferions que le travail du secteur public à un tarif inférieur. »

Chartier a mis en évidence les conditions de travail difficiles dans le secteur communautaire. Les organisations ont souvent des ressources financières limitées et peuvent seulement rémunérer les employés à environ 20 $ de l’heure. Les horaires peuvent être instables et, même lorsqu’ils ne travaillent pas, les employés peuvent être appelés en cas d’urgence.

Le sous-financement de ces travailleurs communautaires a atteint un point critique. Chartier a affirmé que les groupes ont collectivement besoin d’un investissement de 2,6 milliards de dollars pour que tout fonctionne à nouveau correctement.

Si le gouvernement était disposé à entamer des pourparlers, le secteur est ouvert à des discussions ardues : « Si la table de négociation se met en place, on serait prêt à prendre l’éléphant une bouchée à la fois », a affirmé Chartier. Ils ne se font pas d’illusions sur le fait que 2,6 milliards de dollars leur seront simplement remis, mais dans le budget de cette année, le gouvernement a réservé 250 millions de dollars pour le vainqueur de la course à la chefferie de la CAQ. Les dirigeants du mouvement espèrent recevoir une partie de ces fonds.

« On a une expertise qu’on peut préserver », affirme Gélinas. « Prenons la crise du logement. Ça fait des dizaines et des dizaines d’années que FRAPRU, les organismes en défense des droits, ont déjà levé les drapeaux rouges. On les a pas écoutés, ça nous coûte cher. »

Selon lui, une telle injection de capitaux contribuerait de manière significative à préserver leur savoir-faire et leur impact sur la société.

Malgré cela, ils restent positifs : « On a eu des rencontres avec chacun des partis d’opposition, à l’exception du Parti conservateur », a affirmé Chartier. « Les discussions progressent très bien. »

« Les organismes agissent en première ligne pour renforcer notre filet social. Il est primordial de reconnaître l’expertise et l’autonomie du milieu communautaire », a déclaré Marie-Karlynn Laflamme, députée du Parti Québécois pour Chicoutimi, dans une déclaration au Rover.

Elle a ajouté que le parti souhaite augmenter le financement et réduire le temps passé à le solliciter. Ainsi, les groupes communautaires auront plus de capacité pour « d’accomplir leur mission première: aider la population ».

« Nos organismes communautaires sont le cœur battant de nos milieux de vie », a affirmé un porte-parole du Parti libéral du Québec dans une entrevue accordée au Rover. « Ils portent le réel à bout de bras, connaissent les visages derrière les enjeux, les détresses qui ne font pas toujours de bruit. Cette expertise-là ne se décrète pas. Cette proximité-là ne s’improvise pas. » Ils n’ont pas expliqué comment ils entendaient aborder les difficultés rencontrées par les organisations communautaires.

The Rover a contacté Legault et la nouvelle chef de la CAQ, Christine Fréchette, mais n’a pas reçu de réponse.

Le Parti québécois (PQ) est donné comme favori pour former le prochain gouvernement en octobre, mais les libéraux ne sont pas loin derrière. Chartier a souligné que le défi des organismes communautaires est clair : ils ont besoin de financement. Il est une chose pour les principaux partis de reconnaître l’importance des groupes communautaires ; c’en est une autre de leur allouer des ressources et de mettre en place un plan solide pour les soutenir.

Toutefois, les libéraux comme le PQ reconnaissent qu’ils ont besoin du soutien du secteur lors des prochaines élections.

« On a même eu des offres pour participer au moment où ils vont rédiger leur projet des élections », a affirmé Chartier, qui n’a toutefois pas mentionné le ou les partis concernés. Certaines personnes du secteur communautaire semblent réservées. « Est-ce que ce ne serait pas de l’opportunisme ? Juste avant les élections, ça paraît très bien », ont-elles dit à Chartier. Mais elle reste positive.

Bien qu’elle reconnaisse qu’il y a probablement un certain niveau d’opportunisme, « Il y a eu une conversation, il y a eu une ouverture, alors qu’on n’a pas du tout ça avec le gouvernement qui est en place présentement », a-t-elle déclaré. « Donc, on pense qu’on va faire partie des discussions pour les autres partis au moment de l’élection. »

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Isaac is an investigative journalist combining their lifelong ethical pursuit of information and democracy with an insatiably curious mind. They are a bilingual journalist based in Montréal who specializes in uncovering the political and economic forces shaping Canadians’ everyday lives. Their reporting — ranging from deep dives into the national housing crisis and provincial education policy to rigorous examinations of government ethics — has appeared across independent outlets in both English and French. With more than 150,000 followers on social platforms, Isaac pairs traditional shoe‑leather reporting with multimedia storytelling, producing articles, podcasts, and on‑camera pieces that make complex public interest issues accessible to a broad audience.

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