Après la fermeture du PEQ, la population immigrante de Montréal cherche une issue
La suspension du Programme de l’expérience québécoise, en 2025, a privé des milliers d’immigrant·es d’une voie quasi garantie vers la résidence permanente. Entre la rigueur des critères du PSTQ et l’absence de clause de droits acquis, quel recours leur reste-t-il?

Dans une mer de drapeaux de syndicats, de tuques fluo et de visages anxieux, un rire jaillit.
Bien emmitouflé par -20 °C, un enfant de six ans tout au plus sautille avec enthousiasme, déterminé à s’amuser malgré le froid mordant. Il se tourne vers sa famille – installée en face du siège du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) – et lui sourit fièrement en agitant une pancarte bricolée.
Il semble ignorer que la CAQ a mis fin au Programme de l’expérience Québec (PEQ). En réponse à cette décision, sa famille – comme des centaines d’autres personnes – est descendue dans la rue le 7 février 2026 en quête d’un moyen de rester au Canada.
Le PEQ, un processus d’immigration accéléré, offrait la résidence permanente aux étudiant·es de l’étranger et aux travailleur·euses temporaires vivant déjà au Québec. À condition de satisfaire à certains critères, ces personnes pouvaient bâtir leur vie ici.

Le PEQ a été remplacé par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), un programme d’immigration qui répartit les immigrant·es dans quatre volets et leur assigne une note selon divers critères. Il accorde notamment des points aux personnes maîtrisant bien le français et travaillant hors de Montréal.

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Jean-François Roberge, le ministre de l’Immigration du Québec, avait déjà déclaré qu’il n’accorderait pas de clause de droits acquis. Celle-ci aurait permis aux personnes déjà en cours d’obtention de la résidence permanente via le PEQ de poursuivre le processus plutôt que de repartir de zéro avec le PSTQ.
En date du 8 avril, Jean-François Roberge est visé par une enquête du Commissaire à l’éthique et à la déontologie de l’Assemblée nationale. Il aurait transmis aux deux candidat·es voulant remplacer François Legault – à la tête de la CAQ et de la province – des analyses du MIFI sur l’incidence des plans du parti à l’égard du PEQ. Parmi ces plans, on trouve la possibilité d’accorder une clause de droits acquis dans certains cas.
Un choc pour les travailleur·euses
Pour les critiques de la mesure, l’absence de clause de droits acquis est injuste, car les immigrant·es ignoraient qu’il leur faudrait soudainement satisfaire aux critères du PSTQ.
C’est le cas de Florent Chevalier, un sous-traitant en informatique. En élevant la voix pour se faire entendre malgré le son d’un joueur de tambour, il m’a raconté durant la manifestation qu’il a dit au revoir à ses ami·es, à sa famille et à sa maison de Nouvelle-Calédonie (une collectivité française au large de l’Australie) afin de prendre un nouveau départ à Montréal après 10 ans dans l’administration publique.
« Avant Montréal, j’ai toujours vécu en Nouvelle-Calédonie, explique-t-il. J’y ai grandi et étudié l’informatique. Je n’ai pas beaucoup voyagé hors de l’île. Je me suis orienté vers Montréal, parce que c’était un bon compromis pour moi. Je pouvais faire quelque chose d’atypique, découvrir une grande ville et parler français. »
Animé de cet espoir, Florent a obtenu un permis Vacances-travail. En 2023, après avoir été déboussolé par ce changement de pays et par la vaste métropole québécoise en 2023, il a rapidement pris ses repères et commencé à se bâtir une nouvelle vie.
« Il est difficile de décrire ce déménagement en une seule émotion. C’est sûr qu’au début, ça fait beaucoup d’incertitudes et d’inquiétude, parce que je suis arrivé seul. Il y avait beaucoup d’inconnues pour trouver un logement et un travail. Mais j’ai été agréablement surpris par Montréal : je me suis fait de bons amis ici – j’y ai même rencontré ma copine, qui est québécoise. »
Ayant maintenant une raison de rester à Montréal, Florent Chevalier a décidé de transformer ce rêve en réalité. Il avait prévu de soumettre une demande via le Programme régulier des travailleurs qualifiés (un ancêtre du PSTQ), qui a hélas été suspendu en novembre 2024.
Décidé à décrocher la résidence permanente malgré ce revers soudain, Florent a voulu retenter sa chance via le PEQ. Cette fois encore, le gouvernement lui a claqué la porte au nez.
« Après deux ans d’expérience professionnelle, je pensais pouvoir faire une demande de PEQ. Juste avant que j’atteigne les deux ans, ça a été fermé. Je n’ai vraiment pas eu de chance sur le timing », reconnaît Florent.
Une question demeure : Florent obtiendra-t-il assez de points pour accéder au Volet 1 du PSTQ, « Haute qualification et compétences spécialisées »? Malgré son diplôme, sa maîtrise du français et son poste dans un secteur où la demande est forte, il pourrait être battu à quelques points près par une personne au profil similaire.
Certain·es immigrant·es à « compétences spécialisées », comme Florent Chevalier, peinent déjà à se distinguer dans leur volet. Mais pour les personnes effectuant un travail manuel, c’est un vrai parcours du combattant.
Le Volet 2 du PSTQ vise les « Compétences intermédiaires et manuelles ». À l’instar des autres volets, il privilégie les personnes domiciliées et employées hors de Montréal. Toutefois, nombre de travailleur·euses ne sont pas en mesure de déménager en région. Manuel Salamanca Cardona, un activiste et organisateur communautaire, l’a constaté lors des cliniques d’information juridique hebdomadaires du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (IWC-CTI) de Montréal.
« Le PSTQ est hors d’atteinte pour 90 % des personnes qui nous consultent, explique Salamanca Cardona. Si vous travaillez hors de Montréal, dans les régions du Québec, vous pouvez obtenir plus de points, mais comment faire ça avec un permis de travail fermé? »
Les candidat·es au Volet 2 doivent démontrer une compétence intermédiaire en français (l’équivalent du niveau B1), ce qui n’est pas une mince affaire : selon des études récentes, la majorité des immigrant·es du Québec sont allophones – leur langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais –, même si la part de francophones augmente.
Les personnes soumettant une candidature au Volet 2 doivent apprendre le français tout en effectuant 35 à 40 heures de travail manuel par semaine. Depuis que le MIFI a coupé l’aide financière pour cours de francisation, en septembre 2024, nombre de personnes ne peuvent s’absenter du travail pour suivre ces cours, car elles perdraient des revenus ou enfreindraient les modalités de leur permis de travail fermé.
Les immigrant·es qui acquièrent malgré tout la maîtrise du français requise pour le Volet 2 peinent souvent à progresser professionnellement.
« Certaines personnes arrivant ici pour travailler possèdent un niveau de français permettant d’effectuer du travail manuel, mais pas du travail intellectuel, explique Manuel Salamanca Cardona. Ce système garde les gens en place plutôt que de leur permettre de progresser. »
Il déclare que le passage du PEQ au PSTQ touchera certains postes plus que d’autres. Dans tous les cas, c’est le Québec qui en profite.
« Ça va toucher les personnes qui travaillent dans les usines, les abattoirs, les entrepôts… Ces populations immigrantes vont travailler pour survivre, parfois au noir ou sous le salaire minimum. »
Un casse-tête pour les employeurs
Les entreprises québécoises constatent déjà l’impact de la fin du PEQ sur leur main-d’œuvre. Alstom, le titan ferroviaire français, a décroché cette année un contrat d’envergure – la construction de 70 rames de métro pour la Toronto Transit Commission. Ces rames seront conçues à Saint-Bruno-de-Montarville et assemblées en partie à La Pocatière, avec l’aide de 14 travailleur·euses brésilien·nes recruté·es en novembre dernier.
« Impossible de penser que nous pourrons croître et respecter nos contrats avec notre main-d’œuvre actuelle », affirme Olivier Marcil, vice-président des communications et des affaires publiques d’Alstom Canada. « À La Pocatière, nous avons vraiment essayé de pourvoir les postes localement, mais au final, nous avons eu besoin de l’aide de nos collègues du Brésil. Vous pourriez passer en entrevue 20 de mes collègues dans d’autres entreprises manufacturières, ce serait la même histoire. »
En 2025, selon les chiffres du gouvernement du Canada, près de la moitié des emplois manufacturiers du Québec se trouvent dans la région métropolitaine de recensement de Montréal, qui comprend l’usine d’Alstom à Saint-Bruno. Le gouvernement fédéral prévoit des perturbations en matière d’emploi dans ce secteur au moins jusqu’à 2027, en raison des différends commerciaux avec les États-Unis.
Olivier Marcil précise que 153 travailleur·euses étrangers·ères temporaires d’Alstom devront renouveler leur permis dans les 18 prochains mois. Il pense que les gouvernements fédéral et provincial peuvent mener leur politique d’immigration à leur guise, mais il craint que la transition abrupte entre le PEQ et le PSTQ freine la production spécialisée, qui fait souvent appel à l’expertise internationale.
« Nous aimerions recruter 100 % de notre main-d’œuvre localement, mais il n’y a tout simplement pas assez de gens ici pour pourvoir tous les postes dont nous avons besoin. Par exemple, [le Canada ] n’a jamais bâti de réseau ferroviaire à haute vitesse. Nous gagnerions donc à faire venir des spécialistes d’Europe, qui en construit depuis près de 50 ans. »
La construction ferroviaire n’est pas le seul secteur touché. En novembre 2025, le Conseil des académies canadiennes a déclaré dans un communiqué de presse que « le Canada continue d’être à la traîne des pays comparables dans les principaux indicateurs de rendement en matière de science, de technologie et d’innovation ». Il y souligne que la collaboration internationale dans les établissements postsecondaires canadiens pourrait être un outil clé pour le renforcement de l’écosystème d’innovation du pays.
Les conséquences dans les universités
Et pourtant, cet avenir favorable à la collaboration internationale s’éloigne depuis la fermeture du PEQ.
Samya Lemrini, avocate en immigration pour une université montréalaise, relate l’angoisse des étudiant·es et du corps enseignant dans la foulée de cette fermeture.
« L’annonce de la suspension du PEQ nous a pris de court. Quelqu’un m’a écrit “Samya, il ne me manquait qu’un document!” Cette personne prévoyait soumettre sa demande le jour même, raconte-t-elle. Voilà pourquoi la boîte de Kleenex est un de mes meilleurs outils de travail. »
Des étudiant·es s’inscrivent maintenant à la maîtrise ou au doctorat pour prolonger leur séjour à Montréal.
« Beaucoup d’étudiant·es ne visaient pas les cycles supérieurs. Mais en fait, après avoir fini le premier cycle et obtenu un permis de travail postdiplôme sans résidence permanente à l’horizon, il n’y a pas beaucoup d’autres avenues. »
Le passage du PEQ au PSTQ a aussi modifié l’admissibilité des enseignant·es de l’étranger aux divers volets.
« J’ai aidé une personne qui enseignait les sciences vétérinaires et qui avait demandé d’intégrer le Volet 3 du PSTQ comme vétérinaire », raconte Samya Lemrini.
Le Volet 3, « Professions réglementées », regroupe les métiers exigeant une autorisation d’exercice au Québec – comme les dentistes, les infirmières et les vétérinaires.
« Au moment de passer son dossier en revue, j’ai dû remplacer son métier par “professeur·e”, ce qui était indiqué sur son permis de travail fermé. Cette personne a perdu 200 points », déplore Samya Lemrini.
La moindre réduction du score peut faire plonger les chances d’être invité·e dans le cadre du PSTQ. En janvier 2026, le Volet 1 exigeait au moins 782 points. Parmi la clientèle de Samya Lemrini, le meilleur score s’élevait à 609 points.
« Ce sont des gens qui ont un doctorat, qui parlent français, et qui ne reçoivent pas d’invitation. Je dois le dire aux étudiant·es pour que personne ne se fasse de faux espoirs. »
Elle aide maintenant l’enseignant·e à envoyer une candidature au Volet 4, « Talents d’exception », qui est tout aussi intransigeant. « Il faut être extraordinaire, explique-t-elle. J’ai aidé une professeure, une des six personnes invitées au Volet 4. Elle était titulaire d’une chaire de recherche du Canada – son CV avait l’air de faire des centaines de pages. La plupart des candidat·es n’ont pas ça. »
Les répercussions économiques
Florian Mayneris, professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal, affirme que ce changement de politique d’immigration dissuade déjà les étudiant·es de l’étranger de choisir Montréal.
« Nous avons des quotas pour [ces étudiant·es], et en ce moment, nous ne les atteignons même pas, explique-t-il. Étant donnée la confusion récente en matière de politique d’immigration, [ces personnes] ne veulent plus envoyer de candidature ici. »
Sans surprise, les étudiant·es de l’étranger sont un catalyseur économique pour le Québec; en 2022, leur apport à l’économie provinciale s’élevait à 3,4 G$. Toutefois, entre avril 2024 et avril 2025, les demandes d’inscription internationales ont fondu de 46 %. En 2025, au moins sept universités québécoises prévoyaient un déficit budgétaire pour l’année universitaire à venir.
L’impact se ressent hors du campus. Puisque le PSTQ accorde plus de points aux candidatures hors Montréal, cette dernière en souffre économiquement.
« Quand le gouvernement augmente le score des personnes qui s’établissent ailleurs, Montréal est pénalisée, décrit Florian Mayneris. Elle forme un grand pan de l’économie du Québec, une énorme partie de son PIB. »
En 2023, Montréal représentait la majorité (49,6 %) de la croissance économique au Québec. Une analyse récente de l’Institut du Québec a constaté que l’immigration était le seul moteur de croissance de la main-d’œuvre au Québec entre 2015 et 2023 (un gain d’environ 384 000 personnes). De plus, en 2025, le Grand Montréal regroupait 60 % des postes vacants de la province – plus de 75 000.
Aucune garantie que la population montréalaise ou hors Québec puisse pourvoir ces postes, affirme Florian Mayneris. « Ce n’est pas simplement un problème moral, c’est aussi un gouvernement qui entrave l’avenir de sa propre politique d’immigration. »
Que fera la nouvelle direction de la CAQ?
Pour Guillaume Cliche-Rivard, député Québec solidaire de Saint-Henri-Sainte-Anne et avocat spécialisé en immigration, le veto opposé par le ministre Roberge à la clause de droits acquis est « absurde ». En parallèle, Christine Fréchette et Bernard Drainville, qui mènent la course à la direction de la CAQ, soutiennent également la réouverture du PEQ dans certains cas.
« Comme deux de ses chefs potentiels ont annoncé qu’il y aurait une clause de droits acquis, je ne comprends vraiment pas pourquoi nous perdons tout ce temps », déclare Guillaume Cliche-Rivard.
« Nous devrons attendre jusqu’à la fin de la course à la chefferie. Pendant ce temps, chaque jour, nous perdons de la main-d’œuvre. Nous savons que [ces personnes] seront protégées en fin de compte, alors pourquoi ne pas aller de l’avant maintenant et protéger ces travailleurs qui ont tant apporté à l’économie et à nos services sociaux? »
Le 25 mars, à l’Assemblée nationale, on a demandé à Jean François Roberge de décrire la transition du PEQ au PSTQ. Sa réponse évasive indiquait qu’un plan serait présenté au prochain leader de la CAQ. L’enquête du Commissaire à l’éthique suggère que ce plan a déjà été mis en œuvre en secret. À la veille de l’élection du 12 avril, le calendrier de résolution du problème demeure nébuleux.
Le regard vers l’avenir
Pour les gens comme Florent Chevalier, la clause de droits acquis n’est pas une formalité. C’est le salut après d’innombrables heures et d’énormes dépenses pour se bâtir une vie dans la province qui leur a promis un avenir.
« J’attends de voir comment les choses évoluent, mais c’est comme une course contre la montre. Maintenant, j’ai un permis fermé, mais seulement jusqu’à la fin de l’année. Donc ça laisse beaucoup d’incertitude sur ma capacité à continuer avec cette entreprise, car ne sait pas si elle pourra renouveller mon contrat », explique Florent.
Quand on lui pose des questions sur son avenir, Florent exprime sa frustration. Il garde néanmoins espoir.
« Mon expérience, c’est que les programmes changent tout le temps. J’essaie toujours de me garder un plan B, un plan C, de chercher d’autres possibilités plutôt que compter sur une seule. Alors oui, j’ai de l’espoir, mais je dois rester réaliste. »
« Une clause [de droits acquis] réglerait immédiatement le problème. Il nous faut des réponses rapides pour faire avancer les choses, permettre aux gens de commencer à planifier, de rester et de travailler, et de participer à la société québécoise. »
Le printemps pointe son nez à Montréal. Peut-être que la politique d’immigration glaciale de la CAQ en profitera pour se réchauffer elle aussi.

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