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Être asiatique et journaliste au Québec: une existence politique 

Pour Diamond Yao, son parcours personnel de femme asiatique et son parcours professionel de journaliste l’ont placée directement aux premières loges des conséquences dévastatrices du racisme systémique québécois.

Illustration: Fanny Lord-Bourcier @cartou.che

Lorsque Paul St-Pierre Plamondon a annoncé en avril qu’il avait l’intention d’organiser un troisième référendum sur la souveraineté du Québec, mon sang s’est glacé. 

D’autant plus que dans les années passées, certains membres du Parti Québécois (PQ) se sont associés à l’extrême droite. En 2015, le président régional jeune du PQ de l’Abitibi-Témiscamingue, Joël Morneau, a essayé de rallier les membres de l’aile jeunesse du parti à une «alliance des jeunes francophones souverainistes» avec le Front national (FN) (actuellement prénommé Rassemblement National). L’année d’après, trois jeunes militants du parti se sont rendus en France pour présenter un atelier anti-multiculturalisme lors d’un congrès du FN

En 1995, mon père était un immigrant chinois nouvellement arrivé qui vivait à Montréal depuis quatre ans. Il venait de se marier avec ma mère deux ans auparavant et l’avait fait immigrer elle aussi après leur mariage. Après avoir passé près d’une décennie à préparer leur départ de la Chine et à gérer les difficultés du déménagement dans un nouveau pays, mes parents étaient prêts à commencer une vie stable dans leur terre d’adoption. 

Donc pour mon père, la nouvelle d’un référendum a été une douche froide. Il craignait ce qu’il allait devenir si le référendum passait. Il se retrouverait, seul avec sa famille, dans un pays où il ne parlerait pas la langue et où il vivrait l’instabilité politique qui accompagnerait une transition vers un pays indépendant. 

C’est pourquoi il s’est empressé d’obtenir la citoyenneté canadienne — pour avoir le privilège de voter «non» le 30 octobre 1995. Mais même si sa position a gagné le vote, il n’a jamais oublié que Jacques Parizeau a jeté la faute de l’échec du référendum sur les gens comme lui. Durant ma jeunesse, il a souvent affirmé que s’il y avait un troisième référendum et que celui-ci réussissait, on allait déménager hors de la province. Car depuis 1995, mon père ne s’est jamais senti inclus dans la vision que plusieurs souverainistes ont d’un Québec indépendant. 

Support your local troublemakers. Woof woof!

Une conversation publique à propos d’un troisième référendum me fait craindre pour la sécurité de ma communauté. Ces peurs sont fondées sur le fait que les discours nationalistes et xénophobes — tels que les propos de Jean Boulet sur les immigrants lors de la dernière élection provinciale — des dernières années ont envenimé l’espace public et incité à la haine

J’ai rapidement compris pourquoi mon père croyait que le Québec n’était pas à notre image. J’ai passé mon éducation primaire et secondaire dans des écoles francophones publiques où il y avait un grand nombre d’élèves et d’enseignant.e.s souverainistes très affirmé.e.s. Beaucoup d’entre eux m’ont fait subir du racisme ouvertement. 

J’avais peur de recevoir des représailles sérieuses si je parlais de l’expérience de ma famille avec la cause souverainiste ou de mes expériences avec le racisme systémique. Pour ne pas attirer des violences contre moi, la plupart de temps, je gardais le silence sur ces sujets. Mais à l’intérieur de moi, je bouillonnais de rage. 

Ma colère s’est amplifiée quand j’ai vu de mes propres yeux que la société québécoise ne semblait avoir aucune place pour les personnes comme moi. Chaque soir, en famille, on écoutait les nouvelles à la télévision au souper et je ne pouvais voir que du néant où nos histoires auraient dû être. Les rares fois où je pouvais voir des gens qui me ressemblaient à l’écran, j’étais confrontée à des stéréotypes d’Asiatiques premiers de classe, incapable de socialiser, avec des valeurs dépassées et conservatrices. Ou alors j’étais confrontée à de la moquerie gratuite de l’accent de ceux et celles d’entre nous qui étaient nouvellement arrivés au Québec, de notre nourriture et de notre culture. Ou je voyais des louanges envers notre supposée tendance à travailler très fort et à ne jamais nous plaindre face aux injustices et au racisme systémique.

Je ne voyais absolument aucune discussion dans les nouvelles du racisme systémique que je subissais, que ma famille subissait et que ma communauté subissait. Les élites politiques qui passaient à la télévision prétendaient que soit on n’existait pas, soit on était une grande menace pour le français et la société québécoise avec notre peau plus foncée et nos langues aux sonorités étrangères. 

Voir ma communauté avoir une représentation aussi bâclée dans l’espace public m’a mise complètement hors de moi. J’étais furieuse qu’on ne puisse pas avoir de vraies conversations de société sur les Asiatiques au Québec et sur le racisme systémique. 

Je ne savais pas où mettre ma rage jusqu’au jour où, quand j’avais 14 ans, je suis tombée sur un blogue écrit par une jeune Américaine d’origine asiatique. Elle écrivait des articles humoristiques sur les traditions de sa famille, sur le racisme, et sur sa vie d’étudiante. C’était une des premières fois de ma vie que j’avais vu une représentation qui me ressemblait. 

C’est alors que j’ai décidé de commencer mon propre blogue où je pouvais écrire sur des enjeux de société que je jugeais sous-représentés. C’était un grand soulagement, car finalement, je pouvais donner une voix à toute la colère qui s’était accumulée en moi.

Au fil des années, les articles de blogue se sont transformés en articles de journalisme professionnel. Je me suis donné comme mission de redresser le narratif public sur la communauté asiatique et sur toutes les autres communautés marginalisées pour que l’espace public puisse refléter nos vraies réalités. 

Journaliste Diamond Yao lors d’un panel sur le racisme systèmique anti-asiatique en 2022, organisé par Super Boat People et Festival Accès Asie. Elle a discuté le couvrage médiatique du racisme anti-asiatique au Québec, la diversité dans la société et l’importance de parler des expériences des personnes marginalisées.

Mais même si j’ai appris le français une décennie avant d’apprendre l’anglais, j’ai commencé ma carrière de journaliste dans les médias anglophones. Je ne voyais pas ma place dans les médias francophones et j’avais peur de subir du harcèlement si je publiais mes articles en français. D’autant plus que ma première expérience de journalisme francophone a été extrêmement traumatisante. 

Durant le secondaire, en tant que journaliste en herbe, j’animais la radio-étudiante une fois par semaine durant l’heure du dîner avec des co-animatrices racisées. Chaque semaine, une enseignante ouvertement souverainiste venait à notre petit studio pour nous crier dessus. Elle voulait plus de musique en français à l’antenne, faisant fi des demandes de notre auditoire qui nous demandait de diffuser de la musique dans d’autres langues. «DES CHANSONS EN FRANÇAIS S’IL VOUS PLAÎT!», nous hurlait-elle. 

Mes co-animatrices et moi, qui n’étions que des adolescentes à l’époque, étions complètement dépassées par cette situation. Nous avons passé des heures chez nous, après l’école, à trouver de la musique en français à ajouter à notre programmation juste pour faire taire cette enseignante. Après la diffusion de notre dernière émission, j’étais complètement dégoûtée. 

Plus tard, j’ai aussi appris que plusieurs personnes racisées ont subi du rejet, de l’exclusion et de la violence psychologique dans les grandes salles de presse francophones. Si c’était de cette manière dont j’allais me faire traiter dans les médias francophones au Québec, je ne voulais absolument pas y mettre les pieds.

Je n’ai pas eu le courage de publier en français jusqu’à ce qu’en 2020, La Converse ― un média indépendant francophone mené par des femmes racisées — m’a offert une opportunité de le faire. C’était la première fois que j’ai pu envisager une carrière dans les médias francophones. Depuis, je continue à écrire en français autant qu’en anglais. Mais rien ne m’avait préparée à ce que j’allais vivre au niveau professionnel cette année-là. 

La pandémie et les discours sinophobes qui ont suivi ont eu un effet de choc sur la communauté asiatique. J’ai vécu dans un climat d’anxiété qui ne s’est dissipé que deux ans plus tard. Durant ces longues années, j’ai commencé à recevoir une quantité phénoménale de messages de gens de ma communauté qui me racontaient les violences qu’ils ou elles ont subies ou vu en espérant que je puisse les couvrir. On me racontait que des gens avaient vandalisé des commerces au Quartier chinois et que des employé.e.s qui y travaillaient avaient été agressé.e.s au petit matin. On me disait aussi que des gens se faisaient harceler dans les transports en commun avec des slogans comme «Fuck la Chine, fuck le Japon!». 

Les messages sont devenus tellement nombreux qu’il est devenu impossible pour moi, qui ne suis qu’une seule personne, de couvrir tout ce qu’il se passait. J’étais dépassée par la situation, mais une part de moi était aussi soulagée. Je me disais que finalement, le racisme que ma famille, moi-même et ma communauté avons subi depuis longtemps allait être reconnu comme un vrai problème dans l’espace public québécois. C’était devenu si flagrant que ça ne pouvait plus être ignoré par les instances décisionnelles. 

Aujourd’hui, je suis heureuse de voir que la conversation sociétale sur le racisme systémique au Québec a avancé depuis mon enfance. Mais je ne peux pas encore être optimiste, car le gouvernement québécois ne reconnaît toujours pas que c’est un problème qu’il faut régler. 

Avec l’annonce de St-Pierre Plamondon, les craintes et l’anxiété avec lesquelles j’ai vécu toute ma vie se sont amplifiées. Mon expérience avec la cause souverainiste et mon expérience de vie au Québec ont toujours été marquées par la violence et les traumatismes. J’espère que les futurs discours de troisième référendum ne reproduiront pas ce cauchemar, mais mes expériences m’en font fortement douter. 

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Author
Diamond est une journaliste indépendante qui couvre des enjeux contemporains sociaux et environnementaux. Basée à Montréal/Tiohtià:ke, elle vise à porter voix dans la sphère publique aux histoires invisibilisées et aux perspectives marginalisées. La plupart de son travail porte sur les thèmes de l’intersectionnalité, de la diaspora, du développement durable et de la justice sociale. Ses articles ont été publiés dans plusieurs médias tels que Le Devoir, La Converse, Pivot Québec, Toronto Star, Washington Post et CBC.
Vous pouvez trouver encore plus de son travail à diamondyao.com et la suivre sur Bluesky à @graceofyul.bsky.social
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