Des commerces lavallois profitent de la vulnérabilité humaine
Des vidéos avilissantes, des frais exorbitants pour toucher un chèque : les personnes en situation d’itinérance à Laval font face à des pratiques dérangeantes et sans éthique.

Le compte TikTok de Zone Cash, une boutique de prêt sur gage lavalloise, cumule des millions de vues et près de 210 000 abonné·es. Entre deux vidéos où on montre les chaînes en or disponibles dans la boutique, on retrouve également des images où le commerçant filme des personnes en situation d’itinérance dans des scénarios ridicules, sans égard à leur dignité.
Certaines vidéos mettent en scène des personnes qui tentent d’attraper de l’argent comptant tendu sous leur nez par le commerçant. Une autre encore expose une personne en situation d’itinérance dans l’entrée grillagée de la boutique avec le sous-titre « En spychose » (sic).
La plupart des personnes qui figurent dans les publications de Zone Cash fréquentent le Refuge de Laval. Il faut dire que c’est la seule ressource en hébergement d’urgence de la ville.
Michaël Beaulieu, directeur général du refuge, n’a aucun doute sur les motivations derrière ces publications : « c’est pour se faire de la pub, c’est certain. Il vend sur TikTok ». « Sur d’autres posts, il vend un chandail du Canadien de Montréal », dit-il pour exemplifier la stratégie du commerce. C’est qu’il est difficile de ne pas voir dans ce geste l’exploitation de la vulnérabilité des personnes dans la rue au profit d’une stratégie de marketing.
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Vanessa Garreffa, coordonnatrice clinique au refuge, explique que c’est lorsque des usager·ères ont diffusé les vidéos de Zone Cash dans la salle commune qu’elle a pris connaissance du phénomène. Elle s’étonne de voir les commentaires sous les publications : « les gens rient comme si c’était de la fiction » ; « ce que j’aimerais, c’est que la population sache que c’est des vraies personnes en difficulté, c’est pas des acteurs », ajoute-t-elle.
Alain* a participé à certaines des vidéos qu’on peut voir sur TikTok en échange de « cinq dollars », indique-t-il. « Je le fais plus. C’est rire du monde » lâche-t-il en référence à comment sont présentées les personnes qui acceptent de prendre part aux scénarios de Zone Cash. Sa voisine de table ajoute à brûle-pourpoint « ça n’a pas de bon sens ! On a déjà de la misère puis eux autres ils en rajoutent ! »
Un phénomène plus répandu qu’on le pense
Si Zone Cash semble être le seul commerce à mettre en scène des personnes en situation d’itinérance à des fins publicitaires, d’autres entreprises du secteur y voient aussi des opportunités. Michaël Beaulieu mentionne qu’il arrive que des entrepreneurs se présentent aux abords du refuge pour venir chercher de la main-d’œuvre dans des conditions qui restent nébuleuses.
Vanessa Garreffa reconnait qu’il s’agit d’un phénomène d’exploitation. Elle soulève toutefois qu’il « est difficile d’intervenir parce que [les usager·ères] utilisent leurs stratégies de survie » dit-elle en référence aux quelques dollars qu’ils·elles peuvent toucher. Elle admet : « c’est des options qui ne sont pas nécessairement les meilleures ». Toutefois, elle insiste sur le fait que les personnes qui fréquentent le refuge ont en réalité peu d’alternatives pour assurer leur survie quotidienne. Michaël Beaulieu image les maigres possibilités qui s’offrent à elles : « c’est la main qui te nourrit et même si la main qui te nourrit est inadéquate, parfois dans la précarité, tu dis oui… »
« Des faux choix »
Vanessa Garreffa persiste : « ce sont de vraies personnes en situation d’itinérance qui font face à des faux choix tous les jours ».
Le Dépanneur St-Maxime, situé tout près du refuge, est un bon exemple de ce que décrit Vanessa. Elle raconte une situation où une usagère se trouvait dans l’impossibilité d’encaisser son chèque d’aide de dernier recours. Lorsqu’elle a accompagné l’usagère chez le commerçant, Vanessa explique que ce dernier a accepté de changer le chèque d’aide sociale de l’usagère en argent comptant, mais en conservant 20% de sa valeur en échange du service rendu. Sachant que l’aide de dernier recours pour un adulte seul s’élève à 829$ par mois, il s’agit d’un frais de 165,80$.
Vanessa remarque que les personnes en situation d’itinérance sont souvent à l’intersection de plusieurs problématiques, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Elle précise : « l’enjeu ce n’est pas juste les pièces d’identité [que les personnes en situation d’itinérance n’ont généralement pas], leur compte bancaire peut être bloqué » en plus de leurs besoins financiers criants.
Cet état de fait engendre une opportunité économique. Mais Vanessa ne se fait pas de doute sur les intentions du Dépanneur. Elle signale : « ils savent très bien que c’est des personnes en situation d’itinérance, sans pièce d’identité, sans façon d’encaisser leur chèque ».
The Rover a contacté John, qui s’est présenté comme le propriétaire du Dépanneur St-Maxime. Il a nié catégoriquement avoir de telles pratiques. « On est un dépanneur normal », insiste John, qui précise n’avoir « aucun » client en situation d’itinérance, malgré que son commerce soit situé à moins de 300 mètres du refuge. Rapidement, il met fin à notre échange en déclarant : « la conversation est terminée ».
L’exploitation de la vulnérabilité
Avant d’être directeur général du refuge, Michaël Beaulieu était travailleur de rue. Il est bien placé pour observer l’évolution de l’itinérance à Laval. « L’itinérance a beaucoup changé. La population a doublé, triplé », se désole-t-il. En référence aux pratiques d’exploitation de certains commerces, il poursuit : « c’est pas un phénomène qui était là avant parce que l’itinérance n’était pas comme ça avant. La pandémie, l’inflation a créé ça ».
Michaël Beaulieu et Vanessa Garreffa jettent malgré tout un regard nuancé sur le phénomène. Au-delà des questionnements sur la légalité que soulève la situation qui prévaut dans le quartier, c’est d’abord l’aspect éthique de ces pratiques qui les choque. En ce sens, Vanessa confie que c’est le fait de « profiter de la vulnérabilité » qui est problématique. Les commerces qui adoptent ces méthodes ne « se permettraient pas d’offrir ça [à d’autres personnes que des personnes en situation d’itinérance] », conclut-elle.
Zone Cash n’a pas retourné nos demandes d’entrevue.
* Noms fictifs. The Rover a accordé l’anonymat à toutes les personnes présentées dans les vidéos afin de les protéger de représailles.
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