« Combien de mères avez-vous fait pleurer? »
À Montréal-Nord, la communauté se soulève contre la brutalité policière et le profilage racial.

Les agents ont frappé leurs boucliers avec leurs matraques, à l’unisson, faisant passer un frisson dans la foule.
Si ce bruit d’armes visait à la faire reculer, il a eu l’effet inverse. Des dizaines d’autres manifestants se sont précipités vers le cordon de la police antiémeute, déterminés à poursuivre leur marche.
Ils s’étaient rassemblés devant le poste 39 de Montréal-Nord, lundi dernier, quelques jours seulement après que l’ensemble de l’équipe de patrouille de nuit de l’arrondissement eut été mise à l’écart à la suite d’allégations de violence raciste.
Parmi les principales allégations : des agents auraient arraché des tresses du cuir chevelu d’hommes noirs pour les collectionner comme des trophées.
Parmi les 16 policiers retirés de la ligne de front, deux pourraient faire l’objet d’accusations criminelles par le Directeur des poursuites criminelles et pénales du Québec. Ils avaient déjà fait l’objet de plaintes de citoyens, mais ce sont les témoignages de leurs collègues qui ont finalement fait bouger les choses. La mairesse Soraya Martinez Ferrada a réclamé une enquête indépendante sur ces allégations. Elle a également promis d’accélérer l’équipement en caméras corporelles des quelque 4 500 policiers de Montréal.
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Mais à l’angle de la rue Pascal et du boulevard Langelier — alors que les policiers se tenaient vis-à-vis d’une communauté à bout —, les paroles de la mairesse sonnaient creux. Un jeune homme aux cheveux tressés et portant des vêtements de sport a saisi un mégaphone et s’est tourné vers la foule.
« On va passer tranquillement, et on a une ordonnance qu’on ne doit pas faire de grabuge. On ne veut pas voir de pancartes de construction à terre », a déclaré Samuel Bunche, un kickboxeur professionnel qui a grandi à Montréal-Nord. « On va passer, mais on va le faire comme il faut. Même si on traverse une période difficile en ce moment, on va leur montrer. »
Si l’un de ces manifestants avait raison d’être en colère, c’était bien Bunche. Au printemps 2020, la police de Laval l’a roué de coups et humilié devant sa famille. Après que Bunche eut demandé à plusieurs reprises pourquoi un agent voulait qu’il sorte de l’auto, il a été tiré par les cheveux, a reçu un coup de genou dans l’estomac et des coups de poing à l’arrière de la tête alors qu’il était allongé face contre terre sur le trottoir.
« C’était dénigrant, déshumanisant, c’est comme si t’avais aucune dignité », m’a confié Bunche, avant l’affrontement. « Ça s’est passé il y a six ans, mais je vis avec ça chaque jour. »
La nuit où Montréal-Nord a manifesté contre la police, Bunche a été l’une des principales voix appelant au calme. Il en a été de même pour l’ancienne candidate à la mairie de Montréal-Nord, Anastasia Marcelin, qui a tenu tête aux policiers et négocié avec eux alors que les manifestants s’impatientaient.
Marcelin a saisi le mégaphone.
À ce moment-là, la foule comptait déjà plusieurs centaines de personnes : un travailleur social qui avait été roué de coups par les policiers pour avoir « refusé d’obtempérer », une aide-infirmière qui se souvenait avoir été menottée à un autobus municipal à la suite d’une erreur d’identité, et un homme âgé qui affirmait se faire intercepter des dizaines de fois par année, uniquement en raison de la couleur de sa peau et du modèle de sa voiture de luxe.
Aucun d’entre eux n’a obtenu justice face à ce rituel humiliant qu’est la répression policière. On leur avait répété à maintes reprises d’être patients, de faire confiance au processus, de donner à la police une nouvelle chance de corriger son comportement.
Personne n’avait envie d’entendre la fausse surprise des politiciens ni leurs promesses d’une nouvelle enquête interne, d’un nouveau programme de rapprochement avec la communauté et d’un nouveau chef de police souriant.
« On veut leurs putains de noms », a crié quelqu’un. « On veut les noms des policiers. »
Tandis que Marcelin faisait les cent pas entre les policiers et la foule, elle implorait ses voisins de faire preuve de patience une dernière fois.
« Et là, il n’y a rien qui est arrivé. On a sécurisé les policiers, on n’a pas laissé de grabuge, parce qu’on nous prend pour des bêtes sauvages, mais nous sommes des humains », a déclaré Marcelin, mère et organisatrice communautaire.
La foule s’est mis en marche et a défilé depuis le poste de police le long du boulevard Henri-Bourrassa, scandant des slogans réclamant justice alors qu’ils passaient devant des concessionnaires automobiles, des garages et des immeubles de faible hauteur dont les balcons arboraient des drapeaux haïtiens. Au moins 100 policiers encadraient la foule à vélo et en auto de patrouille, mais, à part les quelques jeunes hommes qui criaient, la foule ignorait les policiers.
Lorsqu’ils ont tenté de tourner sur la rue Pascal à la tombée de la nuit, les policiers ont fait sentir leur présence.
Il s’agissait de bien plus qu’un simple désaccord sur le parcours de la manifestation. Marcelin et les organisateurs voulaient se rendre au parc où la police avait abattu Fredy Villanueva il y a 18 étés.
Villanueva était un adolescent lorsqu’ils l’ont abattu. Il n’était ni armé ni impliqué dans aucun crime. Il jouait aux dés avec son frère aîné et quelques amis à l’extérieur de la patinoire locale. C’est là que la police est intervenue pour interroger le groupe, ce qui a poussé le frère aîné de Villanueva à s’éloigner.
Au cours de la bagarre qui a suivi pour maîtriser son frère, l’agent Jean-Loup Lapointe a abattu Fredy. Une enquête du coroner a finalement conclu que Villanueva n’avait même pas touché l’agent ni son coéquipier. Il essayait simplement de calmer la situation.
Ni Lapointe ni son partenaire n’ont été sanctionnés pour le meurtre d’un adolescent non armé.
En fait, l’enquête sur la mort de Villanueva a été si mal menée qu’elle a conduit à la création du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), qui assure un contrôle civil lorsque la police mène elle-même des enquêtes sur des actes de violence. Mais si le BEI était censé inspirer confiance dans le système judiciaire, il a failli à sa mission. Sur les 56 cas de tirs mortels de la police sur lesquels le BEI a enquêté depuis sa création en 2016, aucun n’a donné lieu à des sanctions disciplinaires.
Dardia G. Joseph travaille dans une clinique juridique du quartier voisin de Saint-Michel, où les résidents noirs de l’arrondissement sont victimes de profilage racial au quotidien. À Montréal, la police est quatre fois plus susceptible d’interpeller des hommes noirs que des hommes blancs, selon les propres statistiques. Un jugement rendu en 2024 par la Cour supérieure a conclu que la police de Montréal se livrait à un « profilage racial systémique ». Selon la clinique juridique de Saint-Michel, environ 500 plaintes pour profilage racial sont déposées chaque année contre les forces policières, et moins de 2 % d’entre elles se soldent par une sanction.
L’année dernière encore, un homme latino-américain de 30 ans a été lentement étranglé à mort devant sa famille.
Cet homme, Abisay Cruz, n’était pas armé et traversait une crise de santé mentale lorsque les policiers l’ont maîtrisé et ont posé leurs genoux sur son dos. Bien qu’il leur ait répété à plusieurs reprises qu’il ne pouvait plus respirer, les policiers n’ont pas bougé. Cruz est mort en appelant sa mère à l’aide. Les agents qui l’ont tué n’ont été sanctionnés, pas même par une suspension avec salaire.
Lorsque le chef de police Fady Dagher a déclaré aux journalistes vendredi dernier qu’il était surpris par ces dernières allégations, Joseph estime que cet argument n’est pas convaincant.
« La question de l’ignorance de (Fady Dagher), est-ce que c’est même vrai ? », a demandé Joseph. « Et s’il ne le savait pas, s’il était vraiment surpris par les allégations, est-ce qu’il aurait dû savoir? Je pense qu’on doit prendre un regard sérieux et critique envers l’ignorance du chef de police. Parce que les membres de notre communauté n’étaient définitivement pas surpris. »
Ce qui est peut-être encore plus exaspérant que l’ignorance de M. Dagher, c’est la réaction des plus hautes sphères de la politique québécoise.
Lorsque Christine Fréchette a été interrogée par Radio-Canada au sujet des allégations de racisme visant 16 agents, la première ministre a continué de nier l’existence d’un racisme systémique au sein des institutions publiques québécoises.
En tête du convoi policier lundi, Marcelin a convaincu les policiers de faire demi-tour et de laisser passer les quelque 500 manifestants. L’impasse n’a duré que quelques minutes, mais la situation aurait pu dégénérer de bien des façons alors que la nuit tombait sur l’arrondissement.
Après la mort de Fredy Villanueva en 2008, une veillée organisée en sa mémoire a donné lieu à des affrontements avec la police, à des voitures incendiées et à des feux allumés dans les rues de Montréal-Nord. L’an dernier, lors d’une marche à la mémoire de Cruz, la brigade antiémeute a également lancé des gaz lacrymogènes contre des manifestant·es. À cela s’ajoutent d’innombrables épisodes de punition collective imposée à toute une communauté en représailles à un projectile lancé, à une vitre brisée ou à tout autre geste isolé.
« Les policiers ne ratent jamais une chance pour te montrer qu’ils ont le monopole sur la violence », a déclaré Rayan, un jeune arabe de l’arrondissement. « Ils se font transférer à un autre poste de quartier après avoir tué quelqu’un, pendant que les jeunes d’ici se font matraquer, poivrer de gaz et de balles en caoutchouc pour avoir brisé des vitrines. »
À au moins deux reprises, Marcelin a remis à leur place des adolescents qui tentaient de provoquer les policiers, allant jusqu’à les saisir par le bras et à les regarder droit dans les yeux. Ça a fonctionné à chaque fois. Mais Marcelin n’a pas manqué de s’en prendre aux policiers non plus.
« Vous avez fucked up nos jeunes, vous les avez rendus agressifs », a-t-elle hurlé à travers un mégaphone noir. « Ils ont des mères, ils ont des pères, ils ont des familles. Police, quand vous les faites du tort, vous détruisez des générations. Pourquoi? Parce que les gars que vous fucked up la tête, ils tombent dans le vagabondage. Parce que vous commencez tôt, hein? Depuis qu’ils ont douze ans, vous les harcelez, vous les ruinez mentalement.
« Le PDQ 39 a fucked up un de mes frères. Combien de mères avez-vous fait pleurer? Combien de familles ? »
Lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux du meurtre de Villanueva, Stéphanie Germain s’est tenue debout sur un banc de parc et a saisi le mégaphone. Elle a d’abord demandé à la foule d’observer une minute de silence pour toutes les personnes de couleur tuées par la police partout au Québec.
Il y avait, bien sûr, Villanueva et Cruz, mais aussi Nooran Rezayi — un adolescent de 15 ans abattu l’année dernière à Longueuil.
Ronny Kay a été tué par le SPVM en 2022 alors qu’il tenait ce qui semblait être une arme à feu. Il n’était pas armé. Tout comme Joshua Papigatuk, abattu aux côtés de son frère jumeau Garnet lors d’une intervention de la police régionale du Nunavik en 2024. Alain Maglore, Quilem Registre, Bony Jean-Pierre et une liste de noms qui remonte jusqu’à Anthony Griffin, abattu alors qu’il s’enfuyait devant un agent de police de Montréal en 1987.
La minute s’est écoulée, et Germain a pris le micro.
« C’est Montréal-Nord qui m’a élevé. Quand je marche dans ses rues, j’ai tous les bons et les mauvais souvenirs qui me passent par la tête », a-t-elle déclaré. « Malheureusement, les policiers font partie des mauvais souvenirs.
« On nous a toujours dit que le système ne fonctionnait pas. Mais en réalité le système peut fonctionner. Mais ça dépend c’est qui qui parle. Qu’est ce que nous avons appris? Nous avons appris que c’est les policiers qui ont dénoncé leurs confrères. Et qu’est ce qui est arrivé? Le système s’est mis a marcher.
« Mais la question que je veux poser aujourd’hui: quand les victimes parlent, quand les victimes dénoncent, qui les écoute? »
« Personne! », a rugi la foule en chœur.
« Exactement. Donc ça, c’est important qu’on le retienne, que les mécanismes qui sont là, on peut se poser la question, est-ce qu’on a un système de justice à deux vitesses ? Les victimes (de la violence policière), où vont leurs voix? Mais c’est vraiment cette question qui m’habite. »
Ne manquez pas l’épisode du 21 juin de The Week Is Rover, où nous nous pencherons sur les allégations concernant le poste 39 de Montréal-Nord, la réaction de la communauté et les répercussions politiques. Abonnez-vous à notre chaîne YouTube pour ne rien manquer.

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