Les centres jeunesse sont des prisons pour enfants
Alors que Québec promet (encore) de mieux encadrer les fouilles à nu en centre jeunesse, notre chroniqueuse pose une question fondamentale : pourquoi acceptons-nous encore l’enfermement d’enfants?

Les prisons pour enfants sont irréformables parce qu’elles sont irréconciliables avec l’idée même de prendre soin des enfants.
En tant que survivante des prisons pour enfants du Québec, où j’ai été incarcérée de 11 à 17 ans, je ne lâcherai jamais prise sur ce sujet, qui devrait faire couler beaucoup plus d’encre qu’il ne le fait en ce moment.
Commençons par recadrer quelque chose qu’on lit souvent dans les articles qui couvrent tout ce qui a trait à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).
Les mineurs ne sont pas des « usagers » des « centres jeunesse ». Ce sont des enfants enfermés dans de véritables prisons pour enfants.
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Les personnes victimes de brutalité policière ne sont pas des usagères de la matraque, tout comme les citoyens et citoyennes de Rouyn-Noranda ne sont pas des usagers de l’arsenic. Ils ne reçoivent pas un service. Ils subissent une violence. On n’est pas usager d’une institution qui nous prive de liberté. On y est soumis.
Ce qu’on appelait couramment les « centres jeunesse » sont désormais désignés, dans la langue administrative du réseau, comme des « centres de réadaptation pour jeunes en difficulté d’adaptation » ou CRJDA. L’importance des mots est cruciale ici, parce qu’on tente de faire croire à la population que ces jeunes y sont placés pour être réadaptés, alors que ces lieux sont dangereux pour leur santé mentale et physique.
C’est un glissement lexical considérable parce qu’il technicise l’enfermement et le recouvre d’un vocabulaire clinique qui lui donne l’apparence d’un lieu de soins, comme si ces enfants avaient simplement de la difficulté à « s’adapter » au monde. Je trouve ça désarmant.
Récemment, le ministre des Services sociaux, Lionel Carmant, s’est engagé à déposer, d’ici la fin de la session parlementaire, des directives visant à uniformiser le processus de fouille complète des jeunes incarcérés. Le ministre était alors questionné par le député solidaire Guillaume Cliche-Rivard, qui réclame la mise en place d’un cadre national pour encadrer les fouilles complètes d’adolescents.
Le député de Québec solidaire a ensuite publié sur sa page Instagram un extrait vidéo de cet échange avec M. Carmant.
À la question de savoir combien de fouilles à nu avaient eu lieu en centre jeunesse l’an dernier, le ministre a d’abord répondu : « Aucune. » Cliche-Rivard lui a alors rappelé que ce qu’on appelle désormais, dans le jargon de Santé Québec, des « fouilles complètes », consiste à demander à un enfant d’enlever ses vêtements et ses sous-vêtements, de se placer sur une serviette, de lever les bras et de se tourner.
Selon les données officielles du cahier de crédits, citées par le député, près de 3 000 fouilles de ce type auraient été effectuées en 2025 dans les centres jeunesse. « 3 000, c’est huit enfants par jour », a-t-il rappelé au ministre. Huit mineurs placés sous la protection de l’État. Huit enfants par jour à qui l’on demande de retirer leurs vêtements et leurs sous-vêtements dans une institution qui affirme les protéger.
Une mesure dite exceptionnelle, répétée près de 3 000 fois en un an, n’est pas une exception.
Il y a actuellement une hausse de la violence dans les écoles. Selon un sondage de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec, 52,5 % des répondantes et répondants observent une hausse de la violence en milieu scolaire. Près de 47 % disent avoir subi de la violence verbale de la part d’élèves dans les six derniers mois, tandis que 29,5 % rapportent avoir subi de la violence physique. Est-ce qu’on devrait commencer à fouiller systématiquement les élèves à nu avant chaque journée de classe?
Des profs, des membres du personnel et d’autres jeunes sont aussi régulièrement exposés à de la violence. Pourtant, personne ne proposerait sérieusement de répondre à la violence en milieu scolaire en demandant à des enfants d’enlever leurs vêtements et leurs sous-vêtements chaque matin.
Pourquoi? Parce que l’on comprend encore, dans ce contexte-là, qu’il s’agit d’enfants.
Lorsqu’une institution autorise, au nom de la sécurité, des gestes qu’on jugerait inacceptables dans tout autre milieu fréquenté par des enfants, il faut reconnaître que son mandat repose sur une logique incompatible avec la protection. C’est la nature même de l’institution qu’il faut remettre en cause.
La grande majorité des jeunes placés en centres jeunesse le sont dans le cadre de mesures de protection, et non parce qu’ils ont contrevenu à la loi. Pourtant, ces jeunes peuvent être soumis à des pratiques coercitives, comme les fouilles à nu, les contentions ou l’isolement, alors même que leur présence dans ces lieux est justifiée au nom de leur protection.
Et même pour les jeunes dits contrevenants, ces pratiques sont inacceptables. Aucun enfant ne devrait être traité ainsi par une institution de l’État. Il faut abolir ce système dans son ensemble.
Un enfant ne peut pas être à la fois pleinement reconnu comme enfant et traité comme criminel. Un enfant ne fait jamais que « de mauvais choix » sans raison, ou parce qu’il serait « mésadapté ». Les enfants répondent au monde dans lequel ils grandissent, aux violences qu’ils subissent ou dont ils ont été témoins. Et ce monde, il est extrêmement violent et il est de plus en plus difficile d’y mener une vie digne.
Puisqu’il faut absolument toujours le préciser : je ne dis pas que les intervenants et les intervenantes sont individuellement responsables. Une grande partie d’entre eux fait un travail essentiel, souvent dans des conditions impossibles. Je dis que le système, lui, est violent. Je dis que l’enfermement des enfants est une violence. Je dis que les mots qu’on utilise pour le rendre acceptable participent directement à cette violence.
Je dis aussi que la pauvreté y est massivement surreprésentée.
J’ai passé six ans de ma vie à la prison pour enfants L’Escale, à Cap-Rouge, et absolument toutes les gamines qui y entraient venaient d’un milieu où les conditions matérielles étaient sous le seuil d’une vie décente. Beaucoup d’entre elles étaient Autochtones. En l’an 2000, trois de mes amies sont mortes alors que leur sécurité devait être garantie par la Loi de la protection de la jeunesse.
D’ailleurs, dans sa stratégie Grandir en confiance publiée le 1er avril dernier, le gouvernement, lors d’une Stratégie conjointe du ministère de la Santé et des Services sociaux et de Santé Québec pour la protection de l’enfance, reconnaît lui-même qu’« une surreprésentation des enfants des Premières Nations et Inuit est observée à toutes les étapes d’intervention en protection de la jeunesse et de justice pénale ». Le document ajoute que le taux de rétention des signalements est cinq fois plus élevé que chez les communautés non autochtones, que les enfants des Premières Nations et des Inuit étaient, en 2019, 3,5 fois plus susceptibles d’être évalués à la suite d’un signalement et 4,3 fois plus susceptibles d’être placés.
Dès 1991, le rapport du Groupe de travail pour les jeunes « un Québec fou de ses enfants » mettait l’accent sur la prévention de la maltraitance et sur l’amélioration des conditions de vie des familles, afin que chaque enfant puisse s’épanouir et atteindre son plein potentiel. Ce même rapport rappelait que le bien‑être des enfants est indissociable de celui de leurs parents, illustrant l’importance de réduire les inégalités sociales et de santé auxquelles font face plusieurs familles.


Il est évident que lorsqu’on appauvrit les parents, on appauvrit les enfants. L’un ne va pas sans l’autre.
Quand le montant de l’aide sociale, qui relève du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, ne permet même pas à un parent de payer un loyer, il ne faut pas s’étonner que des enfants grandissent dans des conditions indécentes. Comment veut-on élever des enfants avec ces contraintes? Comment veut-on parler de protection de la jeunesse sans parler du revenu des parents, du coût des loyers, de l’insécurité alimentaire, de l’absence de services et de la pauvreté organisée?
On continue de maintenir des parents dans la pauvreté, puis on s’étonne que des enfants en souffrent. Mais les enfants ne vivent pas hors du monde matériel : ils en sont entièrement dépendants. Ils vivent dans les logements que leurs parents peuvent ou ne peuvent pas payer. Ils mangent avec l’argent qui reste après le loyer. Ils évoluent et grandissent dans un étau invivable.
On ne peut pas prétendre protéger les enfants tout en maintenant leurs parents dans des conditions qui les brisent. Il est vrai que les fouilles à nu comptent parmi les aspects les plus révoltants de l’expérience carcérale. Elles constituent une violence institutionnelle et devraient être déclarées illégales dès maintenant. Mais tant qu’on parle de réformer quelque chose qui ne fonctionne pas, il faut aussi poser la question de l’enfermement lui-même.
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Dans son nouvel essai Tant qu’il y aura des prisons, la sociologue Gwenola Ricordeau écrit que « la prison tue, rend malade, maltraite et exclut ». Elle rappelle aussi que l’incarcération produit un « choc carcéral », c’est-à-dire un traumatisme lié au fait même d’être enfermé.

Dans le cas des enfants, cette phrase devrait nous enrager. On peut encadrer les fouilles, en réduire la fréquence et continuer à rédiger de nouvelles directives. Mais si l’on continue d’enfermer des jeunes déjà traumatisés dans des institutions qui ajoutent de la violence à la violence, on ne fait que rendre plus administrable un système qui devrait être remis en cause à ses fondements.
On ne peut poursuivre la discussion sur la protection des enfants sans aborder les enjeux de pauvreté, de colonialisme, de racisme institutionnel, de logement, de la santé mentale, des traumatismes transgénérationnels et du manque de services accessibles bien avant l’intervention de l’État dans la vie des enfants sous sa forme la plus répressive.
Nous ne sommes pas prêts à donner assez d’argent à des parents pauvres pour améliorer les conditions matérielles de leurs enfants, mais on accepte de dépenser des sommes astronomiques pour les retirer de leur famille et les placer dans des institutions qui les exposent à de nouvelles violences psychologiques et physiques.
On ne manque pas d’argent. On manque de volonté à l’utiliser pour aider. Lorsqu’il est question de punir, par contre, les personnes au pouvoir trouvent toujours les moyens.

J’ai grandis dans un milieux très pauvre. Nous vivions ma sœur et moi avec ma mère dans les ”loyers à prix modiques” de Havre-Saint-Pierre. J’avais très peu de contact avec mon père. Il était fréquemment en prison. Il y avant plusieurs autres jeunes dans ces loyers, principalement habités par des mères monoparentales avec deux ou trois enfants. Nous étions marginalisés dans ce petit village, comme si notre pauvreté et nos conditions précaires étaient potentiellement contagieuses. Ce ne sont pas tout les jeunes de ”bonnes” familles qui avaient le droit de nous fréquenter. Nous étions destinés à rester entre ”nous”, la plupart du temps.
À la moindre réactivité face à nos conditions d’existence la menace d’être envoyé au Pavillon (centre jeunesse de Sept-Îles) était verbalisé. J’ai plusieurs amis qui y sont disparus un temps, pour en revenir encore plus brisés. L’un d’entre eux trainait un bagage très lourd. Il avait été drogué et abusé par un adulte lorsqu’il avait 11 ans si je me souviens bien. Il était très tabou d’en parler, bien que son histoire était malheureusement loin d’être singulière parmi les jeunes de notre entourage.
Son père avait le même profil que le miens, quelqu’un qui aimait les excès et qui était connus pour savoir parler avec ses poings. Tout le monde au village savait que son père s’adonnait à certains trafique. Il y avait souvent de la présence policière, mais c’était typique de notre environnement. Comme nous étions souvent chez lui il était fréquent d’être suivis et interrogés par la SQ. La police avait du mal à croire que nous puissions véritablement passer des soirées à jouer à des jeux de société ou au Playstation chez un dealer notoire du village. Mais pour nous ce n’était pas le dealer, c’était le père de Patrick.
Patrick est repartis en centre jeunesse après avoir brisé d’un coup de poing la mâchoire de Sam à sa sortie de l’aréna après une partie de Hockey. Un règlement de compte d’adolescent pour une histoire plutôt banale en rétrospective. Patrick et Sam étaient pourtant des amis, mes amis.
On lui avait tellement répété, comme on m’avait répété, qu’il finirait comme son père, il avait commencé à leur donner des signes qu’ils finiraient bien par avoir raison. Avant de partir pour Sept-Îles il est venu voler des trucs chez moi. La porte n’était jamais barrée. C’était un petit village, et les jeunes des loyers venaient parfois se réfugier chez ma mère, même en pleine nuit, quand ça se passait mal aux portes d’à côté.
Quand il est revenu du Pavillon, j’étais encore très fâché. Mais je l’ai laissé revenir à la maison. Le Pavillon l’avait changé d’avantage cette fois. Il était plus dur, plus sombre. Ils ne lui avaient laissé aucune place pour l’enfance qu’il avait déjà essayé de vivre.
Vers la fin de mon adolescence j’étais le président du CA de la maison des Jeunes. J’avais une émission de radio à la station communautaire, j’était illustrateur pour le journal étudiant et le centre d’action bénévole, j’organisais le nettoyage des plages avec les jeune, je gagnais des méritas au gala de l’école… mais pour nombre de gens là bas, j’allais somme toute finir comme mon père. J’allais finir en prison comme un esti de batard.
À 17 ans, Patrick à gagné en cours contre l’ancien ami de son père qui l’avait abusé quand il était enfant. Il était arrivé en déambulant complètement ivre devant l’école secondaire qu’il n’avait plus le droit de fréquenter après son témoignage en cours. Il avait utilisé l’indemnité journalière de la cours pour l’acheter du Jack Daniels.
Après le secondaire, je me suis enfuis de la Côte-Nord vers la ”grand ville”. J’avais l’intention naïve de ne jamais y retourner. Ma mère m’a suivie et est venue vivre à Québec avec ma soeur. Je crois qu’elle avait peur de ne jamais me revoir si elle restait là bas. Ce nouveau départ fut très libérateur. J’étais enfin devenus anonyme. Personne ne connaissait mon père. Personne ne me disait que j’allais finir comme lui.
Quelques années plus tard, pour une rare fois mon père est venu de Sept-Îles pour me voir. Je ne me souviens plus en quoi j’étudiais à ce moment là. Art plastique-lettres-science humaines, je savais pas trop ou me pitcher, je me prenait pour un artiste et un intellectuel mais j’étais en fait juste un jeune homme prétentieux et cynique qui travaillait de nuit dans des restos. Rien pour impressionner mon père autour d’une bière dans mon appartement miteux de St-Roch en tout cas. À un moment il m’a dit: ”Hey! J’ai revu un de tes chums, Patrick.” Je ne savais pas que ces deux là se connaissaient. Mon père ne faisais pas partie de mon entourage tout au long de ma jeunesse. Je lui ai demandé comment il allait. Il m’a répondu: ”Ah! Y’allait ben. On à passé ben du temps ensemble au Pen l’année passée.”
Je me suis sentis très triste pour Patrick. Enfant, on l’a rendu coupable d’avoir été abusé. Et pour l’en punir on l’a abusé d’avantage, mais différemment. Puis il est devenu ce que tout le monde attendait de lui.
J’ai grandis avec plein de jeunes comme Patrick.
Je ne suis jamais vraiment retourné sur la Côte-Nord. En touriste des fois, mais jamais autrement, et la plupart du temps sans avertir que je viendrais afin de ne revoir qu’un nombre limité de personnes. J’ai fuis mon milieux, parce que j’avais peur qu’il finisse par m’avaler.
Il y à des milieux, on ne voit pas d’autre solution que la fuite. On voudrait pouvoir emporter ceux que l’on laisse derrière mais ça semble impossible. On ne peut que s’enfuir en emportant ce que l’on peut, ou rester et finir par brûler avec la maison.
Enfin c’est ce que je me laisse croire pour m’aider à oublier ce que j’ai laissé là bas.
J’ai écouté avec grand intérêt l’épisode du podcast cette semaine, et les détails que vous mentionnez dans cet article sont vraiment révélateurs. Je me demande pourquoi le Québec doit réapprendre les mêmes leçons, soit les orphelins Duplessi, les écoles résidentielles, et les centres jeunesse d’aujourd’hui ; c’est comme si nous n’avions jamais retenu la leçon fondamentale que l’institutionnalisation des enfants n’est rien d’autre que de la maltraitance, de la négligence et de l’horreur.