Une ligue féminine bâtie sur les épaules de pionnières
La LPHF pourrait offrir aux jeunes hockeyeuses un nouvel avenir dans le sport.

Julie Chu, une championne du hockey féminin, coach la prochaine génération de hockeyeuses à l’Université Concordia. PHOTO: Julien Lamoureux
Les Stingers de l’Université Concordia sont la meilleure équipe universitaire de hockey féminin au pays.
Dimanche, à Saskatoon, elles ont remporté contre les Varsity Blues de Toronto un deuxième championnat en trois ans, après avoir gagné tous leurs matchs de la saison et avoir survolé les séries éliminatoires québécoises malgré deux défaites. Jessymaude Drapeau, qui a marqué le but gagnant, a aussi été nommée joueuse la plus utile du championnat.
Une dizaine de jours plus tôt, Drapeau et ses coéquipières, un genou au sol, écoutaient attentivement les instructions de leur entraîneuse-cheffe, Julie Chu, pendant une séance de pratique à l’aréna Ed Meagher, sur le campus Loyola de l’Université Concordia. Elles voulaient éviter le scénario de 2023 : une défaite crève-coeur en finale contre Mount Royal, qui avait égalisé le pointage avec deux secondes à jouer au match.
Derrière le groupe de joueuses, l’entraîneuse adjointe Caroline Ouellette ramassait des rondelles pour l’exercice suivant.
À elle deux, Ouellette et Chu ont gagné huit médailles olympiques, la première pour le Canada, la seconde pour l’éternel rival américain. La présence des deux femmes, qui forment un couple à l’écart de la patinoire, est une des principales raisons de la présence de Jessymaude Drapeau ici. « À Concordia, avec les coachs qu’on a, je me disais que j’allais me développer au maximum et aller au prochain niveau. Je ne regrette vraiment pas mon choix : on apprend chaque jour avec elles », indique-t-elle.
L’attaquante, qui porte le numéro 15, l’admet : son rêve, c’est de jouer pour Équipe Canada. « Tu veux jouer avec les meilleures, tu veux compétitionner contre les meilleures. Je travaille fort chaque jour pour ça; on sait jamais ce qui peut arriver », ajoute celle qui assure être la première arrivée et la dernière sortie aux entraînements.
Mais, avec la création de la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF), qui conclura bientôt sa première saison, Drapeau et les autres Stingers ont maintenant un rêve plus accessible — et possiblement plus payant : une carrière dans le sport qu’elles chérissent.
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Une nouvelle ligue en grande pompe
La LPHF compte six clubs : Montréal, Toronto, Ottawa, New York, Minnesota et Boston. La ligue et ses équipes appartiennent à Mark Walter, le multimilliardaire qui possède aussi le Chelsea FC et qui est président des Dodgers de Los Angeles. La légendaire joueuse de tennis Billie Jean King a aussi participé à la création de l’organisation.
« J’ai toujours aimé le hockey, j’ai toujours aimé aller voir les matchs de la LNH. Mais il y a quelque chose de spécial dans le fait d’aller voir ses amies, de voir jouer des modèles féminins incroyablement forts et géniaux », se réjouit Julie Chu. « C’est vraiment spécial pour moi de voir ça. »
Chu, qui a été nommée entraîneuse de hockey féminin de l’année dans les réseau québécois et canadien du sport universitaire, a joué sept ans dans la Ligue canadienne de hockey féminin (LCHF) et est à même de voir la différence qu’il y avec la LPHF.
« Je pense que la chose la plus importante est qu’il commence à y avoir une plus grosse infrastructure autour des équipes et un personnel plus grand, indique-t-elle. L’une des difficultés [dans la LCHF] a toujours été de ne pas disposer de personnel à temps plein en nombre suffisant. »

Les Stingers de Concordia lors d’un entraînement à l’aréna Ed Meagher. PHOTO: Julien Lamoureux
Un autre aspect majeur qui différencie la LPHF des tentatives précédentes de former une ligue de hockey féminine en Amérique du Nord est la question des salaires. Selon la convention collective, chaque équipe doit offrir au moins 80 000 $ à un minimum de six joueuses, et pas plus de neuf athlètes peuvent toucher le salaire minimum de 35 000 $. Les formations doivent viser un salaire moyen de 55 000 $.
Quand la LCHF s’est effondrée en 2019, les joueuses touchaient une compensation allant de 2 000 à 10 000 $.
« Ce que nous avons appris avec le temps, c’est que pour réussir sur la glace, il faut payer les joueuses pour qu’elles puissent s’entraîner [à leur meilleur]. Si tu n’as pas besoin d’avoir un ou deux autres emplois, le produit va être meilleur », conclut Chu, qui ne regrette toutefois pas son passage dans la LCHF.
Les pionnières
L’attaquante Émilie Lavoie se déplace sur la glace avec une aisance naturelle. Son coup de patin est fluide et naturel. « Elle vole sur la patinoire et ça semble sans effort, même si ce n’est pas le cas, n’est-ce pas? », glisse son entraîneuse-cheffe. Autrice de 27 points pendant la saison régulière — le même nombre que Jessymaude Drapeau — Lavoie est une des Stingers les plus dangereuses dans la zone adverse.
Même si son parcours pourrait bien se finir dans la LPHF, elle ne veut pas y penser maintenant, puisqu’il lui reste la possibilité d’évoluer deux ans encore dans le réseau universitaire. Mais « Montréal, Minnesota, peu importe [l’équipe] où j’irais, ça serait un but », avoue-t-elle.

Émilie Lavoie PHOTO: Julien Lamoureux
La jeune femme née à Fermont, sur la Côte-Nord, et arrivée dans la région de Montréal après deux années d’école secondaire, sait qui remercier pour cette perspective. « Julie [Chu] et Caroline [Ouellette] n’ont pas eu ça, mais elles ont travaillé pour créer cette ligue-là. » Pas directement, bien sûr, mais en devenant des légendes du hockey féminin, elles ont aidé à rendre crédible et intéressant ce sport, non seulement auprès de milliers de jeunes filles, mais aussi aux yeux de gens comme Mark Walter et Billie Jean King, qui ont les moyens financiers et les réseaux pour professionnaliser le sport.
« C’est un peu grâce à elles, à des pionnières comme elles, qu’on peut finalement aspirer à faire ça comme job », renchérit Drapeau.
Julie Chu accepte avec grâce le titre de pionnière du hockey féminin, mais refuse de se donner trop de crédit. « Chaque ligue qui a précédé a servi de tremplin à la suivante. Et je pense que ce que nous voyons dans la LPHF est juste ce processus d’apprentissage : quelles étaient les bonnes choses qui se produisaient et que nous devons garder, mais en les modelant de manière différente? »
Un petit monde
Il est bien sûr trop tôt pour qualifier la LPHF de succès. Après tout, son match inaugural a eu lieu il y a trois mois. Il faudra voir si l’engouement restera après le buzz de la première saison. Mais la ligue a su capter l’attention pour les bonnes raisons.
La question des salaires en est une. L’ajout de règlements innovateurs, comme l’« évasion de prison », qui permet à une équipe qui joue en désavantage numérique de mettre fin à sa punition en marquant un but, l’incitant à prendre certains risques, en est une autre. Il y a aussi l’arrivée récente de commanditaires reconnus, comme la brasserie Molson, ou l’annonce de la présentation d’un match entre Montréal et Toronto au Centre Bell le 20 avril (l’équipe montréalaise joue normalement à l’Auditorium de Verdun ou à la Place Bell).
« Le monde embarque et c’est le fun », commente Jessymaude Drapeau. Lorsque je lui demande si elle aurait pu imaginer un tel succès, même pour une durée limitée, il y a cinq ou dix ans, sa réponse est sans équivoque. « C’est sûr que non ! » Elle a longtemps cru que ses perspectives de continuer le hockey seraient très limitées après l’université, mais elle a finalement espoir qu’il y a peut-être plus pour elle dans ce milieu.

Jessymaude Drapeau. PHOTO: Julien Lamoureux
Malgré toutes ses grandes ambitions, le monde du hockey féminin demeure une communauté tissée serrée. Quelques jours avant ma visite à l’aréna Ed Meagher, les Stingers avaient gagné le championnat québécois contre les Carabins de l’Université de Montréal. Dans les estrades, Laura Stacey et Marie-Philip Poulin, deux vedettes de la LPHF, étaient venues encourager les athlètes universitaires.
« Elles viennent à nos games, on va aux leurs, on s’encourage, on est là pour les unes pour les autres », dit Émilie Lavoie, qui explique qu’elle s’entraîne avec Poulin et Stacy l’été.
« On travaille toutes pour la même chose », assure Jessymaude Drapeau. « À la fin de la journée, on veut juste que le sport féminin se développe.
Julie Chu voit dans ses rôles de pionnière et d’entraîneuse quelque de plus important que des victoires et des championnats. « Il s’agit d’étudiantes-athlètes qui se trouvent dans une phase critique de leur développement, non seulement du côté du hockey, mais aussi en tant que personnes. […] Nos joueuses seront des personnes vraiment incroyables, prêtes à devenir de grands ambassadrices [du sport] ou des citoyennes modèles de leurs communautés, de grandes leaders dans tout ce qu’elles choisiront de faire par la suite. »
Quelques minutes plus tôt, notre entrevue a été interrompue par une visiteuse que je n’attendais pas : le deuxième enfant de Chu et de Ouellette qui déambulait dans les gradins après l’entraînement du haut de ses trois ans. Impossible de savoir si elle suivra les traces sportives de ses deux parents, mais une chose est presque assurée : si c’est le chemin qu’elle emprunte, ce sera dans une ligue professionnelle.

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